Mais, presque aussitôt rassurée et caline :

— Heureusement, ajouta-t-elle, que tu viendras me retrouver et que tu seras là… pour me défendre contre tout et contre moi-même, cette nuit !


Le soir était encore éclatant au ciel et sur les roches, déjà bleuâtre au-dessus des pelouses et aux lisières des bois. Des chansons gaillardes et joyeusement gueulées retentissaient sur la terrasse : les chasseurs voulaient clore dignement la fête. Des cuisines toutes proches s’échappaient des bruits de casseroles, des trépignements affairés, des rires, des cris. Sensations normales et familières qui nous semblaient étrangères maintenant. Nous n’éprouvions plus rien que de façon très vague, comme si les sentiments d’Ève et les miens, réunis et additionnés en chacun de nous, avaient comblé l’immensité du monde intérieur et débordé même au delà de lui, d’un flot qui repoussait le reste.

Nous écoutions sans entendre, nous regardions sans voir. Oh ! en dépit des pauvres mots que j’emploie, rien d’une de ces ridicules extases d’amoureux qui provoque l’inspiration chez les inventeurs de sujets de pendules. Non. C’était une admonition venue du plus lointain de l’inconnaissable qui nous signalait indulgemment le passage de la minute sans pareille. Et, alors, les couleurs, les odeurs, les sons, existèrent de nouveau, mais comme créés uniquement pour notre usage et tels que nous n’aurions cru les percevoir jamais.

Béatitude suzeraine et dominatrice de toutes choses ! Je parcourus, je revisitai par la pensée, le castel et le parc, la forêt et le désert, tous les lieux dont la connaissance renouvelée nous avait valu la résolution définitive d’être à côté l’un de l’autre, Ève et moi, non seulement des bouches jointes et des caresses mêlées, mais des forces unies, des volontés jumelles s’élançant victorieusement vers la vie ouverte, grâce au miracle d’un double amour dont les quatre ailes sauraient battre harmonieusement.

Nos mains elles-mêmes ne se frôlaient pas ; nous pouvions communier sans l’aide des gestes, des paroles, des regards. Un appel cocasse nous rendit à la réalité :

— Aou ! le monsieur, la demoiselle… On vous cherche partout !… Même que Monsieur le marquis se gonfle de colère à n-er risquer de n-en péter… et qu’il crie que si vous continuez, les deux, il vous bottera…

— Je sais… je sais quoi… s’écria joyeusement Ève. Tiens, voilà pour toi…

C’était un beau petit paysan du voisinage, hôte assidu des cuisines. Ève lui mit dans la main quelques sous et posa un gros baiser sur ses mèches ébouriffées. Le gentil drôle, après une seconde de réflexion, rendit l’argent.