Le marquis Sulpice d’Escorral avait eu le temps d’oublier une fois de plus les menaces qu’il réservait à notre usage, en dix minutes à peine, parce que la verdeur qui lui plaisait en elles commençait à pâlir ou à jaunir à la longue, et aussi parce qu’il avait mieux à faire tandis que nous gagnions nos places, non sans discrétion d’ailleurs. Il était en ce moment sur la sellette dans un jeu fort en faveur au cours de banquets comme ceux qu’il présidait à Castelcourrilh : « Moi, disait quelqu’un, le premier lièvre que j’ai eu… la première cuite que j’ai prise… » M. d’Escorral était en train de raconter moitié en patois moitié en français et comme seul il savait le faire, avec une brutalité pittoresque et des expressions à tirer le rire des tripes d’un mourant : « Iou, la proumiero putasso qui li àgui feich vertadieromen quicom… vous me comprenez ?… La première caille que j’aie mise à rôtir sans feu… » quand il s’aperçut que sa fille était là… Et, comme il ne restait plus sûr qu’elle n’y eût point été déjà tandis qu’il brandissait contre elle ses foudres, ce fut lui qui baissa la tête, tel un marmot pris en faute : ce n’étaient point propos à tenir devant une jeune fille… Malin comme un singe, afin de donner le change, il poursuivit :

— Alors, pour l’épater, je me suis mis à lui sonner l’hallali… Ah ! ah !… comme ça : Proum… pataproum… Ah ! ah ! ah !… C’était à mourir !… Donnez-moi à boire s’il vous plaît… Et vous autres, feignants, qu’attendez-vous pour lever la soupe ?

Ce fut une magnifique bombance. Jugez-en un peu : pour se mettre en goût, toute la cochonnaille tirée des pots de grès, du saloir, de la cheminée, du plafond, et mangée à grand renfort de piments catalans, de moutarde brute et fraîchement fondue (on eût dit une marmelade de graines de poivre) ; puis les oignons, les artichauts tardifs, les concombres, les échalotes et les aulx confits dans ce terrible vinaigre dont j’ignore la recette mais qu’on nomme admirativement pissat de tigre, ce qui dit tout de lui ; puis les tranches de veau au verjus et aux cèpes ; puis les poulardes, les oisons et les dindonneaux rôtis aux mêmes broches mais diversement farcis de jambon aillé, de truffes ou de pruneaux, pour que chacun en eût à son goût ; et, enfin, — avant l’omelette au punch, les tourtières et les fruits, — les énormes tranches saignantes du bœuf immolé par notre hôte ; deux valets lui présentaient cette viande, en premier comme de juste, sur un immense plat ovale, après avoir placé à portée de sa fourchette le maître-morceau.

Je me rappelle avoir joui âprement ce soir-là de cette santé quasi générale, de cette gourmandise des bons vins et des mets hautement substantiels qui ne semblaient pas peser outre mesure aux estomacs des vieux eux-mêmes : les produits animaux et végétaux du sol où notre race avait pris naissance s’infusaient à nous comme une sève salubre, spécialement créée pour nous par Dieu ou par les divinités pastorales, bocagères et priapiques du pays. Au delà de la satisfaction vulgaire de mon palais, je devinais une volupté plus vague et moins fugitive et que je ne pourrais comparer qu’à ce qu’éprouverait une plante devenue consciente dans un terrain naturellement propice à sa force et, depuis des siècles, laborieusement cultivé.

L’allégresse fut à son comble quand M. de Fontès-Houeilhacq porta, comme à l’ordinaire, le toast de clôture. Celui-ci ne changeait guère d’année en année : c’était l’orateur (le doyen d’âge) qui se renouvelait, cédant la place à un autre, en moyenne tous les deux lustres… Donc, comme toujours, M. de Fontès-Houeilhacq exprima la reconnaissance commune des invités de Sulpice, fit l’ascension ordinaire dans les branches les plus belles de l’arbre généalogique de la maison d’Escorral, indiqua le nombre et détailla les espèces des pièces inscrites au tableau de chasse, — lequel était toujours en progrès sur celui de l’an précédent, — insinua une fois de plus que malgré son âge et sa mauvaise vue il était bien encore — hé ! hé ! — responsable de diverses unités dans le glorieux total…

On crut que c’était fini, et déjà nous nous préparions à lancer des bravos et à battre des mains, quand il nous fit signe qu’il avait encore quelque chose à dire : ce fut un compliment à l’adresse d’Ève et de moi, à l’occasion de nos fiançailles… Cette innovation fut cause qu’il bafouilla quelque peu. La majeure partie des auditeurs n’en fut que plus émue. Sulpice sauta au cou de l’orateur.

— Que les fiancés s’embrassent ! Que les fiancés s’embrassent ! Remplissez les verres !… A leur santé ! A leur bonheur !

C’est seulement en m’avançant vers Ève que je remarquai son sourire ; il semblait contraint, figé, posé comme un masque sur son vrai visage : un sourire semblable à ceux que doit produire dans le monde une jeune fille bien élevée lorsqu’on l’agace, qu’elle s’ennuie ou qu’elle a du chagrin. Cela ne me troubla pas outre mesure, du reste, car je jugeais moi-même ces démonstrations assez ridicules. Le baiser échangé, — un baiser, bien entendu, très chaste et tout bête, — nous nous séparâmes sans plus oser nous regarder ; elle regagna sa place, moi la mienne… De là, je jetai un coup d’œil furtif sur le grand cyprès ; « la grosse étoile bleue » en avait pour un quart d’heure au moins avant de briller au-dessus du sommet fuselé de l’arbre. Mais, quand je me retournai vers Ève, celle-ci avait filé déjà…


Je ne l’ai jamais plus revue.