Je viens d’écrire ces mots sans aucun souci d’effet mélodramatique ; les faits racontés même brièvement m’éviteront la peine de développer les sentiments qu’ils suscitèrent chez moi, chez le père de la disparue, parmi nos compagnons de chasse et le personnel de Castelcourrilh, puis dans le département, puis à trente lieues à la ronde. On ne revit plus Ève, et voilà !… Et ceci pourrait suffire, somme toute, en ce point de mon récit…

Quand la belle planète dédiée aux amours eut marqué mon heure au sommet de l’arbre voué aux tombes, je me rendis dans la chambre d’Ève. La lampe était allumée, la fenêtre entr’ouverte ; la brise gonflait par instants les nobles tentures aux nuances douces, démodées, fanées ; un frais parfum familier rôdait encore autour de moi, léger comme s’il n’avait déjà plus été que le fantôme de lui-même.

Je remarquai soudain que la statue de Diane, débarrassée de son voile improvisé, avait été placée en manière de presse sur une feuille de papier où étaient inscrits au crayon ces mots hâtifs : « J’aime autant me promener d’abord ; à plus tard… »

Je revins plus tard, bien plus tard, frapper à la porte. Personne ne me répondit. Je m’endormis, brisé de fatigue, pour me réveiller avant le jour. La chambre était toujours vide. J’essayai un instant encore d’imaginer quelque lubie ou quelque fantaisie de la part d’Ève : un sursaut de pudeur au dernier instant, une tentative de taquinerie ou de bouderie ; mais tout cela lui ressemblait si peu !… Et puis… — je m’en souvins soudain, — elle avait juré que cette nuit-là… et elle avait énoncé ce serment d’un ton si grave, si passionné…

Affolé, j’allai réveiller le marquis Sulpice, je le mis au courant, puis l’entraînai, encore hébété d’un reste de vin, jusqu’à la chambre de sa fille… Je n’ai pas besoin de dire que personne ne pensa plus à quitter Castelcourrilh, ce jour-là.

On eut vite fait d’établir qu’il ne s’agissait pas d’une fugue, d’un départ à l’aventure après un coup de tête. On fouilla le château des combles aux souterrains, on fouilla l’étang, les puits, la forêt, le désert, les grottes accessibles. Rien. Des gendarmes et des magistrats arrivèrent de Cahors, des policiers de Toulouse. Tous les gens du pays furent questionnés : ils en savaient encore moins que nous ; ils ne purent que lever les bras au ciel et gémir en parlant de la pauvre chère demoiselle, si belle et si brave. Le procureur de la République en personne se rendit chez Noëlia : il fut établi, par le témoignage d’Amparo et de trois paysannes du voisinage que, depuis mon départ de Vilhane, Noëlia avait ignoré ce qui se passait dans le reste du monde, qu’elle s’était évanouie après m’avoir dit adieu, qu’elle n’était plus sortie de chez elle, tantôt gémissante et comme folle, tantôt silencieuse et prostrée, ne mangeant pas, dormant à peine…

Cependant, le marquis Sulpice, éperdu de douleur et de rage, se multipliait jour et nuit, furieux contre les chercheurs ou les suppliant :

— Fouillez ! Fouillez… c’est ma pauvre petite fille… et je n’avais plus qu’elle… Allez ! Qu’attendez-vous, tas de feignants, bande d’ahuris ?… Fouillez ! Fouillez !

— Monsieur le marquis, lui dit un jour, d’une voix apitoyée mais ferme, un des policiers toulousains, vous savez pourtant qu’il existe dans ce pays des endroits où toute recherche devient impossible…