— Ami, les Francs sont aussi éloignés de nous qu’ils le sont des Borussiens, intellectuellement et moralement. Quand l’abominable Simon vint, par ordre du Roi de France, égorger nos filles et nos femmes sans défense, brûler nos couvents, faire taire l’harmonieux murmure de nos Cours d’Amour, c’était la lutte, trop souvent victorieuse, hélas ! de l’ombre contre la lumière… Ce qui est fait est fait : je m’incline… On nous a tout volé, jusqu’à notre langue qui était la plus belle et la plus parfaite de celles qui surgirent, aux environs de l’an mille, d’une barbarie désormais désuète. Non, on ne nous l’a pas volée, notre langue, et je suis trop indulgent : on a tenté de l’assassiner et on y est presque arrivé à l’heure actuelle. Jamais peuple ne fut plus opprimé par ses vainqueurs que le nôtre. Encore une fois, je parle sans rancune. Et cela m’est d’autant plus facile que j’ai toujours ma revanche à portée de ma main…

— Votre revanche ?

— Oh ! un imbécile déclarerait qu’elle n’a aucun caractère pratique, et l’imbécile aurait en somme raison. Mais c’est le lot des vaincus subtils de savoir se venger d’une façon qui n’est valable que pour eux-mêmes. Que voulez-vous que pense un Français barbare des vers que j’ai pris la peine d’écrire en son jargon ?… Non ! s’il vous plaît, pas de compliments… Évidemment, je puis écrire en français comme en tout autre langue… Mais là n’est pas la question… Je me venge, je vous dis ! De toutes les pensées troubles et précieuses que la vie et la civilisation actuelles nous accordent, celles qui flottent autour du mot : religion, — qu’il soit au singulier ou au pluriel, — représentent encore les plus amusantes et les plus pittoresques, pour certains rêveurs désabusés… Est-ce vrai, Fiste ?

— Certes, ô très cher, comme dirait Socrate s’il t’écoutait…

— Et, dès lors, qu’est-ce que vous voulez qu’un Français comprenne à des vers comme ceux que je viens de vous lire ? Rien. Entre les Teutons mystiques et les Occitans artistes et éclectiques, les Francs sont restés irrémédiablement un peuple sec, sans sève, sans musique de mots, d’idées ou de sentiments… Le français est une langue qui me fait penser à une vieille fille propre, rigide et bien tenue, dûment corsetée et savamment coiffée… Quelles merveilles aurait produites le talent d’un Ronsard ou d’un Racine, — car, au delà, il n’y a que le miracle de Chénier, — si nous avions été vainqueurs à Muret, et si, en 1882, on parlait notre langue à Paris, comme l’ont parlée les gens très bien, vers l’an 1100, à Florence et à Naples ? Je n’ai qu’une chimère, qu’une hantise, qu’une lubie : ma langue d’oc… Mais, si je rentre ivre ce soir, ce qui est probable, et si maman me bat, ce qui est certain, cela suffira à ne point me faire paraître les coups trop durs ni les conséquences du festin trop amères.

— Je vous comprends tellement bien ! dit l’abbé Fiste… Mais nous parlions religion et religions ?…

— J’y arrive. Il en est de même Outre-Loire pour la religion comme pour la langue ; pas de milieu : ils sont ou mécréants ou bigots. Ces gens ne savent pas garder la juste mesure. Que disiez-vous tout à l’heure ? Les religions cultivées, celles qui ont leurs parchemins, ne sont que les traductions d’une vérité toujours identique à elle-même… Alors, je me venge… je vous dis ! Je me venge… Un Français ne trouvera dans le poème que je viens de vous lire qu’un aimable assemblage de mots heureux et de rimes strictes… Mais moi, mais vous…

— Oui, dit Fiste.

— Ah ! Ah !… ajoute brusquement le félibre Hector, il n’ont jamais vu, eux, un Faune entrer dans une Église… Ronsard lui-même, que je vous ai dit que j’admire, ne les a jamais rencontrés dans son Vendomois… Il les a reniflés de loin à travers le blanc et le noir des livres… Il a eu du mérite à cela… mais, tenez, Cladel, qui n’est pas un grand homme et dont Coppée dit qu’il a des poux[2], Cladel a vu un Faune. La dernière fois que Mendès est venu ici, il m’a raconté lui-même ce que Cladel…

[2] Confirmé par Léon Daudet dans Fantômes et Vivants.