— Esclarmonde de Montségur… poursuit le félibre…

— Je t’aimais, énonce encore la voix silencieuse… Le beau château est peut-être bâti ailleurs… ici… Il est beau, je te dis. Mais il ne m’empêche pas, si beau soit-il, de penser à celui que nous aurions pu posséder sur la terre. Celui-ci, je le revois toujours comme si c’était octobre… On a rentré les orangers dans la serre, jamais le sol n’eut une odeur si douce et si déchirante, et de grands vols de migrateurs passent triangulairement dans le ciel si pâle qu’il ressemble à ce que l’on prend ici pour du ciel. Et, comme il n’y a pas non plus de temps ici et, que tous les événements sont juxtaposés sur un même plan, presque sur une même ligne, j’entends les cloches que le curé a fait sonner pour notre mariage, et je vois aussi l’enfant qui est né de nous… Si tu savais comme il est joli !

— Mistral était un gamin, continue le félibre Hector, un gamin de génie… peut-être… Mais on ne passe pas une vie honorée et d’ailleurs honorable à écrire des poèmes et à fabriquer des dictionnaires. Il y a mieux à faire : lever des armées…

— Il est joli ; nous sommes heureux… La vie qui nous reste à vivre est comme une voie toute droite qui grimpe le long d’une colline… et nous sommes tellement sûrs qu’elle ne s’arrête pas là où s’arrête l’horizon !…


C’est bien la nuit, à présent. Brusquement, un nouveau parfum se mêle à ceux qui m’entourent. Je n’ai pas besoin de tourner la tête, je sais que Noelle est là. Elle est arrivée sans bruit, comme font les êtres qui dorment le jour. L’abbé Fiste et le félibre Hector se sont tus. Clarecrose s’est effacée, emportant loin de moi la Captive.

— Nous sommes heureux, heureux, heureux, murmure encore pourtant celle qui disparaît une fois de plus…

L’abbé Fiste s’est levé. Il est comme à l’ordinaire vêtu avec un certain dandysme : grande pèlerine de drap noir doublée de satin fauve, chapeau de feutre aux larges ailes ; il ne se guérira jamais d’avoir été prêtre. Sacerdos in æternum ! Et le compliment traditionnel qu’il débite à ma maîtresse, ah ! comment en exprimer le ton et l’onction sur le papier périssable, avec de pauvres mots humains ?

— Je vous salue, pleine de grâce ! Vous arrivez vers nous à l’heure due, et c’est comme si une étoile inconnue s’était levée. On vous reconnaît à votre parfum avant que votre apparition ait eu lieu. Savez-vous ce que c’est qu’être belle, Noelle ? Regardez-vous. Pas besoin de miroir. Vous êtes une offrande du ciel à la terre. Quel miracle que vous puissiez parler ! J’aimerais mieux que vous miaulassiez tout à l’heure. Est-ce que vous aimez ce diplomate ? C’est un garçon dénué de tout intérêt, quoiqu’il me soit très cher. Riez, Noelle ! Le printemps arrivera encore plus vite. Avez-vous, dans vos veines, du sang ou de l’ambroisie ?… Je parle très sérieusement. Oh !…

Il a poussé cette exclamation tandis qu’un rayon de soleil, — le dernier, — allait frapper le bras nu de ma maîtresse, y faisant flamber un duvet blond dont mes baisers eux-mêmes n’avaient peut-être jamais eu conscience. Et c’était comme une phosphorescence sur de l’ivoire.