— Rassurez-vous, mon ami, lui dit ma mère, le petit veut bien.
Alors il se leva, les yeux pleins de larmes et, en bégayant « mon petit… mon bon petit… », il vint s'agenouiller devant moi. J'ai toujours été plus à l'aise devant les gens à qui allait ma reconnaissance que devant ceux qui me manifestaient la leur, et l'attitude de M. d'Escorral était plus gênante encore pour un enfant qui ne s'attendait guère à avoir des obligés de si tôt ; sans prendre le temps de réfléchir j'éclatai donc de rire à cet événement imprévu, mais ce rire me parut si vite déplacé qu'avant même d'avoir pu l'arrêter je fondis en larmes. Après qu'on se fut empressé à me consoler, mes sentiments penchèrent dans un autre sens et ne retrouvèrent pas de suite leur équilibre : je sentis la fierté gonfler mon cœur à l'idée que j'avais dispensé le bonheur avec un geste d'arbitre suprême ; en quoi d'ailleurs je ne me trompais pas, car ma mère eût immédiatement renoncé à tout si je m'étais montré tant soit peu inquiet en voyant qu'elle pouvait tenir à quelque autre que moi dans le monde.
Grisé par l'orgueil et les caresses, que l'on ne me ménageait pas, je me laissai aller à un bavardage sans frein ; ma timidité familière était loin ; j'avais oublié que je n'étais qu'un gamin et je finis par dévoiler le secret de mon cœur comme si l'heure en était véritablement venue :
— Moi aussi, je me marierai, quand Lilette sera revenue de Paris…
Je n'eus pas plutôt laissé échapper ces paroles que je rougis et les regrettai affreusement, craignant toutes sortes de moqueries. Mais non : maman, comme j'étais tout près d'elle, me prit dans ses bras et me considéra longuement avec une sorte de surprise peureuse. Aujourd'hui que je puis à loisir évoquer l'immense sollicitude dont elle entoura mon existence, je comprends qu'elle s'était doutée de ce qui se passait dans mon cœur fermé d'enfant, et que mon aveu la terrifiait en lui démontrant la naïve imprudence avec laquelle j'avais rempli ce cœur d'un unique rêve.
Nous demeurâmes à Vaugarrec l'été, l'hiver à Sérimonnes, et les jours continuèrent à couler pour moi tels que par le passé, à cela près que j'eus désormais un double horizon pour encadrer ma vie et une double tendresse pour veiller sur elle. M. d'Escorral alla me dénicher à Tarbes un brave homme de précepteur dont la science était tenue pour universelle ; même aujourd'hui, je m'en voudrais de croire que cette réputation était usurpée, car une connaissance approfondie de toutes choses prouve surtout à celui qui la possède la vanité de toute connaissance et ce fut là, sans doute, la raison pour laquelle mon précepteur négligea de m'apprendre rien. Je lui en ai gardé beaucoup de gratitude ; il fut prévoyant sans trop s'en douter : les enfants ont l'horreur de toute discipline intellectuelle, et le souvenir des mauvais instants que la plupart des hommes ont dû à la science durant leurs jeunes années les en détourne souvent dans l'âge où ils sauraient goûter le plaisir qu'elle dispense ; en vérité les hommes devraient tenir ce plaisir en réserve et se ménager prudemment le désir de s'instruire pour les jours où ils n'auraient plus rien à faire de mieux ; si je ne pouvais pas éprouver ce désir à présent, avec quoi remplirais-je les heures de ma vie?
Mais alors j'aimais bien mieux vagabonder dans la montagne. Devant ces libres espaces, mon imagination osait déployer ses ailes plus follement que jamais ; et puis, là, je ne craignais pas que l'arrivée soudaine de quelqu'un vînt me déranger quand ma pensée s'occupait au délicat travail qu'exige la construction des rêves ; pour mieux leur donner l'apparence de la réalité, je pouvais même, sans crainte de passer pour fou, faire les gestes, prononcer les mots appropriés à la circonstance : ainsi, lorsque je m'essoufflais à grimper le long d'une pente, je me retournais parfois, la main tendue, et je disais : — Prends ma main, Lilette ; sois un peu courageuse, nous allons arriver… Fais attention à cette pierre, à cette ronce… Attends…
Et je me baissais, et, comme si la pierre et la ronce eussent pu vraiment blesser ou entraver les doux pieds de ma petite amie, je les écartais du chemin…
Dans les premiers temps de leur mariage, ma mère et M. d'Escorral allèrent souvent au pic d'Astaran remercier la morte qui, reconnaissante de tant de piété et d'amour, avait, par une occulte et tendre influence, uni deux êtres créés pour puiser l'un dans l'autre un parfait bonheur. Ils m'y emmenèrent un jour. De là-haut, j'aperçus un merveilleux horizon ; les monts, sur plus de dix lieues, s'abaissaient peu à peu vers la plaine que l'on voyait au loin confuse, indéfinie et pareille à la mer telle que je pouvais l'imaginer. Je me serais cru volontiers sur la plus haute marche d'un immense escalier qui reliait le ciel à la terre. M. d'Escorral désignait du doigt certains clochers et disait des noms de villages ; mais je l'écoutais distraitement ; devant moi, dans une échancrure du paysage, un château en ruines apparaissait au flanc d'un mont ; je venais de reconnaître Balem, et mon cœur battait très fort. Certes, depuis le départ de Lilette, j'étais allé rôder autour de la maison où elle était née ; mais en cet endroit où je venais d'éprouver violemment les émotions que procurent à certaines âmes la contemplation de la nature et le voisinage de la mort, l'apparition inattendue de ces vieux murs prit pour moi une importance extraordinaire.
Depuis, je revins bien souvent au pic d'Astaran et là, debout sur une roche, tourné vers Balem, j'appelais « Lilette! Lilette!… » de toutes mes forces… Oui, c'était là qu'elle viendrait un jour me retrouver, là, devant ces montagnes et devant cette tombe que nous échangerions les promesses éternelles… Je contemplais au fond de moi-même toutes sortes de pensées grandioses et vagues ; et puis, il me semblait qu'une douce sympathie veillait sur moi… Ah! sous la neige, un cœur aimant de vierge endormie devait battre à l'unisson du mien!… Ainsi mon amour puisait une force nouvelle aux sources fécondes du mystère ; une étrange exaltation m'emportait pour ainsi dire aux cimes de moi-même ; je m'agenouillais sur le sol en murmurant des paroles délirantes et bientôt je croyais entendre, comme pour me pousser irrévocablement dans la voie de mon rêve, la petite morte d'Astaran murmurer à mon oreille le nom de la petite absente de Balem.