Le jour où fut baptisée ma sœur Jacqueline, au bras de M. de Parpelonne, qui était parrain, nous revint inopinément M. Laubamont. Il était arrivé la veille au soir dans le pays ; il nous parut bien vieux et bien triste. Tout de suite je lui demandai comment se portait Lilette ; alors il s'aperçut qu'il l'avait oubliée à Sérimonnes ; M. d'Escorral lui ayant proposé de faire atteler et d'envoyer une servante chercher la petite, il répondit qu'elle n'était pas indispensable et que, d'ailleurs, le voyage l'avait beaucoup fatiguée. On n'insista pas.

Mais, peu de temps après, comme nous venions de prendre nos quartiers d'hiver à Sérimonnes, j'appris que Lilette allait venir le soir même avec son père dîner chez nous. La journée se traîna dans la fièvre de l'attente. Vers six heures la clochette carillonna et ma mère dit :

— Voici nos hôtes…

J'étais assis dans un fauteuil, le dos tourné à la porte, et je pensais : « Jamais je n'oserai bouger, jamais je ne pourrai la regarder… » Puis une rafale intérieure dispersa ces pensées accablantes ; j'entendis le bruit des embrassades et les paroles de bienvenue ; je me levai brusquement : Lilette était en face de moi.

Quelle étrange surprise! Elle ne ressemblait pas du tout à l'image que j'avais peu à peu dessinée en moi-même ; elle avait grandi autrement dans la vie que dans mon rêve. Mais c'était en la voyant que je croyais rêver…

— Bonjour, Calixte, comment allez-vous? Hélas! je ne reconnaissais pas même le son de sa voix et elle ne me tutoyait plus. Déjà, aussi peu émue que si nous nous étions quittés la veille, elle s'était éloignée de moi ; dressée sur la pointe des pieds, menue et coquette, elle arrangeait sa coiffure devant la glace. Durant quelques minutes, je la détestai violemment ; puis je sentis les larmes me monter aux yeux et j'allai m'enfermer dans ma chambre pour les laisser couler à leur aise. Alors, peu à peu, l'apaisement se produisit ; en regardant en moi je constatai que la véritable image de Lilette avait soudain effacé l'autre et qu'elle était beaucoup plus belle. Je revins au salon irrité de mon injustice, et d'autant plus amoureux de le réelle Lilette que je me sentais coupable de l'avoir secrètement offensée.

M. Laubamont nous mit au courant de sa situation ; elle n'était pas gaie : les laboratoires et les appareils avaient englouti toute sa fortune et il ne s'en était aperçu que récemment, en ne trouvant plus dans sa poche de quoi payer une robe à sa fille. De plus, il se reprochait amèrement d'avoir poursuivi son but avec précipitation et impatience ; car, si le succès n'avait pas couronné des expériences accomplies dans d'excellentes conditions, c'était, à n'en point douter, qu'il avait proclamé prématurément l'infaillibilité de ses formules.

— Vous me direz, ajoutait M. Laubamont, que ce n'est pas un grand malheur de n'avoir plus un sou vaillant et que, d'autre part, les savants eux-mêmes ne doivent pas se laisser abattre par la constatation d'une erreur. Je vous accorde qu'il est également possible de réédifier une fortune et de faire une nouvelle tentative pour découvrir la vérité. Mais ce qui n'est pas possible, c'est d'obtenir un délai lorsqu'il plaît à notre maître inconnu de nous rappeler à lui… Hélas! j'ai bien peur que mon heure ne soit proche ; tous les jours je me sens plus débile, comme si mon cœur n'était plus capable de distiller du sang en quantité suffisante. J'avoue qu'il est assez vexant pour celui qui veut de ses propres mains créer la vie de se voir comme les autres soumis à la loi de la mort. Il n'importe : jusqu'au bout je poursuivrai courageusement mes recherches. Mais un savant doit procéder avec méthode ; je dois donc avant tout essayer de prolonger mon existence et, plus spécialement, m'enquérir des moyens par lesquels je puis donner à mon sang plus d'abondance et de vertu…

A huit jours de là, Yan Rescampane, le valet de M. Laubamont, vint nous apprendre la mort de son maître. En pleurant à fendre l'âme il nous conta comment tout s'était passé : le pauvre monsieur s'était injecté du sang de lapin dans les veines, et dès le lendemain il avait dû se mettre au lit, brûlé qu'il était par une fièvre à faire frémir ; puis des pustules lui avaient crevé la peau de la tête aux pieds ; mais il avait exigé qu'on n'avertît personne ; il était resté jusqu'au dernier moment sans inquiétude et avait déjà peine à faire aller la langue qu'il bégayait encore avec satisfaction : « L'effet se produit… l'effet se produit… » A présent il faisait horreur à voir et répandait une odeur épouvantable.

— Même, affirmait le domestique, quand j'ai quitté Balem, des poils pareils à ceux des lapins commençaient à lui pousser sur tout le corps.