A ce moment, M. de Parpelonne, accablé de douleur, fit son entrée et nous confirma la nouvelle. Troublés comme nous l'étions par cet effrayant trépas, ce fut pour nous un véritable soulagement d'acquérir de la bouche de notre ami la certitude que le détail des poils de lapin était dû à l'imagination affolée du pauvre Yan Rescampane.
Il me sembla très doux de me répéter que Lilette était pauvre et orpheline et de prendre dès ce jour, tout au moins vis-à-vis de moi-même, l'attitude de celui qui devait la protéger dans la vie. Mais j'eus tout d'abord, à son sujet, une grosse déception : M. de Parpelonne avait promis de s'occuper d'elle à M. Laubamont mourant qui, du reste, ne le lui avait pas demandé ; il nous fit part de cette promesse ; ma mère, de son côté, avait décidé de garder la petite chez nous et elle fit observer à notre ami que cela serait préférable pour tout le monde ; mais il ne voulut rien entendre.
Bientôt il prit l'habitude de nous arriver agité ou inquiet ; nous le questionnâmes ; il nous avoua que Lilette le faisait endêver :
— D'ailleurs, ajouta-t-il, cette enfant n'est pas tout à fait coupable ; le métier de père ne peut pas s'apprendre du jour au lendemain : j'y suis nouveau et c'est d'autant plus grave que je me fais vieux et que cette fille imprévue m'est tombée du ciel déjà toute grande.
« Ma chère amie, dit-il encore en se tournant vers ma mère, vous devriez bien me donner quelques leçons.
— Hélas! répondit celle-ci, vous avez passé l'âge d'aller à l'école et d'ailleurs on n'apprend pas la paternité comme une science. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de nous confier cette enfant.
Alors il objecta sa promesse qui, pour avoir été imprudente, n'en devait pas moins être tenue, puisque celui à qui il l'avait faite n'était plus là pour l'en délier.
— Attendez, dit ma mère après quelques minutes de réflexion, je crois qu'il y aura, si vous le voulez bien, un moyen de tout arranger… M. d'Escorral et moi nous vous aimons comme un père ; pourquoi ne viendriez-vous pas habiter avec nous?
M. de Parpelonne demanda deux jours pour prendre son parti et, sur le soir du deuxième jour, il vint frapper à notre porte avec ses hardes et Lilette. Nous l'installâmes dans les appartements de feu ma grand'mère et nous l'appelâmes désormais grand-papa. Ainsi, à quelques années de distance, les hasards de la vie me procurèrent un père et un grand-père, à moi qui ne m'en étais jamais connu ; je dois avouer qu'en cette circonstance tout fut pour le mieux et qu'il eût été difficile d'en imaginer de plus aimables et de meilleurs…
Dès qu'elle fut entrée chez nous, Lilette se confina aux côtés de ma mère ; c'était là que je me tenais ordinairement, mais je n'en fus pas jaloux, parce qu'il y avait place pour deux et que d'ailleurs on n'est pas jaloux de ceux que l'on aime. Ce qui m'attristait, c'était que ma présence semblait visiblement agacer Lilette. Après m'avoir subi quelque temps en silence, elle ne se gêna pas pour me dire que j'étais une femme manquée, qu'on me trouvait toujours dans les jupons et que je ferais bien mieux de suivre M. d'Escorral à la chasse. Je dus m'avouer qu'elle avait raison, mais tout de même j'aurais préféré que cette observation ne me vînt pas de sa part.