D'ailleurs, Lilette s'aperçut bientôt que les travaux féminins ne l'intéressaient pas ; près de ma mère elle demeura perpétuellement les bras ballants, les mains inertes, le front barré par la ride profonde de l'ennui. Cependant, ne trouvant aucun charme à la chasse, je m'occupais, solitaire et navré, à édifier des volières au fond du jardin. Un jour Lilette vint examiner ces travaux, me donna son avis, essaya même de se rendre utile ; elle avait un joli petit air humble et triste de chien battu ; pour la première fois la solitude et le désœuvrement la poussaient vers moi comme vers un refuge… A cette époque, je le compris assez bien pour lui lancer ironiquement que sa place n'était pas en la compagnie d'un garçon et que je n'étais pas allé la chercher. Mais Lilette n'était pas fière ; elle pleura, implora ma pitié, ouvrit son âme : il ne fallait pas lui en vouloir, elle n'était pas heureuse, elle était d'autant plus malheureuse qu'elle n'avait jamais su ce qu'elle désirait… Je m'attendris ; je lui dis qu'elle pouvait tout au moins être sûre de trouver en moi un ami qui saurait la plaindre et la consoler…
— Je ne tiens même pas à ce qu'on me plaigne, répondit Lilette…
Pourtant, désormais, elle ne me quitta plus. Nous errions ensemble dans les allées du jardin ou le long des routes, cherchant des sujets de conversation et nous résignant le plus souvent à nous taire. Lilette coupait brusquement au passage les fleurs qui se trouvaient à portée de sa main et, quand c'étaient des roses, elle les mordait. Parfois elle s'asseyait soudain : « Comme je suis lasse! » soupirait-elle. Et les larmes lui montaient aux yeux, et elle parlait d'elle, toujours d'elle ; la pitié qu'elle éprouvait pour sa personne la rendait éloquente ; tout la fatiguait et l'ennuyait, et, quand elle se tournait vers l'avenir, elle n'y voyait que du noir ; elle aurait voulu avoir déjà fini sa vie, n'avoir plus rien à espérer, à attendre… Les premières fois j'essayai de lui donner du courage.
— Voyons, Lilette, c'est stupide, à votre âge, de vous laisser abattre ainsi.
Je finis par m'attirer cette réponse :
— Mon ami, vous n'êtes pas sans doute un imbécile, mais vous ne me comprenez pas du tout.
Dès lors, quand elle se lamenta, je me gardai bien de l'interrompre ; mes inquiétudes personnelles suffisaient, du reste, à occuper mon esprit, Qu'étais-je pour elle? M'avait-elle pris pour confident, parce qu'elle voyait en moi celui sur qui s'appuieraient un jour sa faiblesse et son incertitude? En tout cas, cette faiblesse même et cette incertitude me la faisaient chérir davantage encore. Quel bonheur ce serait, plus tard, de veiller sur elle, de la protéger, comme aux jours où j'écartais en rêve devant elle les pierres et les ronces sur les sentiers de la montagne! Mais consentirait-elle à m'en confier le soin? Ses grands yeux sombres gardaient obstinément leur secret et, quand j'essayais de lire en eux, elle les détournait tout de suite. Parfois, aux heures où nous restions silencieux l'un près de l'autre, je pensais en frémissant : « Je n'aurais qu'à parler pour que le doute s'évanouît. » Mais est-ce je ne serais pas mort de tristesse ou de rage si mon aveu l'avait laissée indifférente ou si elle en avait ri? Et je me taisais, attendant avec résignation qu'un mot, un geste d'elle me renseignât, et les jours succédaient aux jours avec des alternatives de désespoir et d'espérance, et jamais aucune lueur certaine n'éclairait le douloureux et doux mystère…
Je parlais du passé, de notre enfance ; mais cela était mort et Lilette s'en souciait peu ; du présent, et elle pleurait d'ennui ; de l'avenir, et elle avait peur. Un soir nous nous assîmes par hasard sur le banc où ma grand'mère nous avait jadis surpris pour ma honte à échanger un puéril baiser d'amour. L'intention me vint de rappeler cette aventure à ma compagne ; mais quand il fallut ouvrir la bouche, je fus véritablement terrifié et je me contentai de lui vanter en termes vagues le charme de l'endroit, le parfum des rosiers sauvages qui formaient une tonnelle au-dessus de nos têtes, la grâce de ces vieilles pierres rongées de mousse…
— Oui, fit Lilette, tout ce que vous me racontez est très joli ; seulement on est bien mal assis sur ce banc et vous devriez le faire remplacer.
A Vaugarrec, dans le désert de la montagne, elle se rapprocha de moi plus encore. Mais déjà j'étais trop lâche devant elle pour consentir à m'avouer que l'ennui était la vraie raison de cette sympathie ; lorsque nous revenions vers le château après une longue promenade, Lilette s'appuyait avec plus d'abandon à mon bras et c'en était assez pour mon bonheur… Vers la fin de l'été, par un après-midi déjà froid et triste, je la trouvai sur la terrasse en train de pleurer en embrassant la petite Jacqueline ; comme mes paroles de consolation n'avaient le plus souvent d'autre effet que de l'agacer et de lui inspirer des réponses désagréables, je m'empressai de tourner les talons ; mais elle courut à ma poursuite.