— Calixte, ne m'abandonnez pas… écoutez-moi… il faut que je vous parle.

Puis elle se mit à pleurer de plus belle et murmura :

— Non, pas maintenant, pas ici… Ne me demandez rien et venez demain matin au pic d'Astaran.

Elle y était déjà quand j'arrivai, assise sur la tombe de Blanche, et les rêves n'avaient pas menti. Faute de trouver rien de mieux, je m'agenouillai devant elle ; mais elle me releva doucement en disant :

— Ce n'est pas à vous de vous agenouiller, c'est à moi de vous demander pardon, pardon de vous avoir fait souffrir, de vous avoir fait attendre cette heure… Mais il ne faut pas m'en tenir rancune : je craignais de n'aller vers vous que parce que je n'avais jamais vu que vous dans la vie, je ne voulais pas affirmer mon amour alors qu'il n'était pas sûr de lui-même ; qu'en aurait-il été de notre bonheur si, à la première occasion, j'avais reconnu que je m'étais trompée? Vous savez comme je suis lâche, comme l'avenir me fait peur ; j'ignore tout autant qu'hier ce qu'il sera, mais je vous y vois, et cela suffit…

Je me reproche à présent de ne pas m'être abandonné alors à toute l'ivresse de ma joie ; c'est une coupe qu'il faut épuiser violemment quand elle nous est tendue, car nous ne savons pas si nous l'aurons un instant plus tard près de nos lèvres… J'étais assis près de Lilette, je tenais ses mains dans les miennes sans la regarder, et je modérais mon délire intérieur en me répétant sans cesse : « Il faut être calme, il faut être sage ; ce bonheur n'est-il pas tout naturel, ne l'ai-je pas prévu depuis toujours?… » Je me disais même : « Qui sait? ce n'est peut-être qu'un rêve cette fois encore… Si je me tourne vers elle, mes yeux la retrouveront-ils?… »

Et je murmurai, regardant toujours en face de moi :

— Dis-moi que c'est bien vrai, Lilette!…

Et alors je ne vis plus rien du tout : un baiser s'était posé sur mes lèvres, et parce que ce baiser avait soudain effacé le monde et Lilette elle-même, le bonheur semblait couler en moi comme d'une source surnaturelle, comme du sein entr'ouvert de l'infini.

Je connus quelques beaux jours. La joie nous rend égoïstes comme la douleur ; ébloui par elle, j'en oubliais de regarder Lilette ; j'énonçais mille espoirs, je faisais mille projets, et je ne pensais pas que mon amie pût désirer autre chose que ce que j'avais désiré pour elle ; je me rappelle aujourd'hui qu'elle souriait étrangement en m'entendant parler de la sorte, et qu'elle me répondait avec mélancolie, comme lassée à l'avance de tout ce que je lui promettais :