— Oui… oui… nous ferons tout ce que vous voudrez…
Peu après, nous redescendîmes à Sérimonnes. Quel bon hiver je prévoyais pour nous deux… Hélas! n'ai-je pas dès lors été coupable, par trop d'amour, de croire que mon bonheur et celui de Lilette étaient destinés à toujours se confondre, et n'est-ce pas cette idée insensée qui fut la cause de tant de désillusions?… Lilette, elle, voyait venir l'hiver avec une sorte d'angoisse. Elle disait : « Cela m'ennuie de revenir à Sérimonnes, il me semble qu'un rêve va finir, que je vais redescendre du ciel sur la terre… » En vain je lui parlais de longs soirs attiédis par notre tendresse, devant les flammes dansantes des grands feux, auprès de ceux que nous aimions. Tout cela n'avait pas l'air d'enchanter Lilette…
— Vous comprenez bien, me dit-elle un jour, qu'à Sérimonnes nous serons moins libres qu'ici. Je ne veux pas que vous avertissiez encore votre mère… A quoi bon? nous sommes trop jeunes pour nous marier tout de suite… Promettez-moi, Calixte, que personne, pour le moment, ne saura rien de nos projets?
Certes, je ne pouvais croire que Lilette eût aucune arrière-pensée ; je ne doutais pas d'elle après lui avoir entendu dire librement des mots que la crainte ou l'orgueil avaient si longtemps retenus sur mes lèvres. Mais cette cachotterie inutile m'ayant attristé, je me sentis environné de noirs présages. Ils tinrent leurs promesses : durant tout l'hiver, l'attitude de Lilette fut énigmatique, pénible, irritante. Elle semblait éviter de se trouver seule avec moi ; un instant plus tard elle m'écrivait de longues lettres. Elles sont brûlées depuis longtemps, mais ma mémoire a gardé copie de phrases entières : « Promettez-moi que nous serons heureux, j'ai besoin que vous me le répétiez… Je vous aime, je ne devrais pas être triste, dites-moi pourquoi je le suis… Jadis je n'étais pas sûre de moi-même ; il me semble que c'est de vous que je ne suis pas sûre à présent ; j'ai peur que vous ne me connaissiez pas, que vous ne vous fassiez des illusions sur mon compte… » Alors je m'empressais d'aller la rassurer, mais j'étais souvent mal reçu : « C'est tout ce que vous avez à me dire?… Ce n'était pas la peine de vous déranger! » Parfois je tentais de remplacer par un baiser ou une caresse les paroles impuissantes ; mais Lilette s'écartait de moi ou me repoussait : « Vous êtes fou… on peut nous surprendre. » Parfois encore c'était elle qui se jetait furieusement à mon cou, et puis, durant quelques instants, elle demeurait dans mes bras, les yeux clos, inerte et froide comme une morte… Bientôt elle devint fort dévote ; il fallut que ma mère l'accompagnât à la messe tous les jours ; je remarquai aussi qu'elles avaient ensemble de longs et secrets entretiens.
Au début du printemps, M. d'Escorral dut aller à Toulouse pour recueillir l'héritage d'une parente ; ma mère m'ayant engagé vivement à le suivre, j'y consentis, bien qu'à regret. Quand nous fûmes dans la grande ville, M. d'Escorral ne négligea rien pour me distraire ; tous les soirs il me conduisit à la comédie ou dans divers lieux de divertissement. Il était en relation avec plusieurs familles toulousaines, auxquelles je fus présenté, et je retrouvai là des jeunes gens qui avaient été mes camarades au collège. Ils m'accueillirent si aimablement que je ne pus refuser de prendre part à leurs plaisirs quand ils m'en prièrent. Je me rappelle quelques promenades en bateau, sur le beau fleuve aux rives empanachées de hauts peupliers, les gais repas dans les auberges riveraines, les longues parties de cartes dans les tripots, l'or luisant à la lueur des bougies ; je me rappelle surtout la nuit où, les seins nus, jolie et provocante, une grisette, chargée par mes compagnons de me déniaiser, vint m'offrir une bouche qui n'était pas celle à qui j'entendais réserver mes baisers… Je cédai par peur du ridicule ; mais quand je revis M. d'Escorral, j'étais tellement accablé de dégoût et de tristesse que je me confiai à lui, dans l'espoir de soulager ma conscience. Alors il fit de grands éclats de rire : je n'étais qu'un sot, j'étais resté trop longtemps pendu aux jupons de ma mère, et il fallait au plus tôt jeter ma gourme sous peine de voir les gens se gausser de moi… Il parlait très haut, d'une voix que je ne lui connaissais pas et détournait ses yeux des miens… Dès ce moment il me sembla qu'il se forçait pour rire et que ses conseils n'étaient pas sincères. Cependant, pour lui faire plaisir, je lui promis de rester à Toulouse après son départ, comme il m'y conviait. Au moment de me quitter, devant la diligence, il me remit une bourse pleine de louis d'or en me disant :
— Amuse-toi bien ; c'est de ton âge…
Et la lourde voiture s'ébranla… Je me revois encore, bien après qu'elle eut disparu, abaissant d'une main les bords de mon chapeau pour dissimuler mes yeux gonflés de pleurs, et faisant machinalement sauter dans l'autre la bourse pleine de louis d'or.
Durant quelques jours, j'essayai d'obéir à M. d'Escorral et de me rendre aux invites de mes compagnons ; mais c'était au-dessus de mes forces ; dès que je me retrouvais seul, je versais des torrents de larmes ; des rêves affreux troublaient mes nuits ; une fois, dans mon sommeil, je crus tenir Lilette morte entre mes bras ; je m'éveillai en sursaut et j'écrivis immédiatement aux miens que j'avais l'intention de revenir et que d'ailleurs mes ressources étaient épuisées ; M. d'Escorral m'envoya d'autre argent et quatre pages de moqueries. Alors je pris la résolution de ruser : dans les lettres que j'écrivis par la suite, je m'arrangeai pour lui faire croire que je devenais un parfait débauché ; mes appels de fonds se multiplièrent ; je criais misère sans répit et laissais pressentir de considérables dettes de jeu… La tactique était bonne ; on ne tarda pas à me rappeler.
Ma mère m'attendait à Tarbes en berline et nous partîmes sur-le-champ. Elle me dit, sur un ton d'affectueux reproche :
— Tu vas bien t'ennuyer avec nous à présent, mauvais sujet!