Elle semblait toute triste ; je ne pouvais pas faire durer la plaisanterie plus longtemps ; en riant, je tirai donc de mes poches tout l'or qu'elles contenaient :
— Regarde, m'écriai-je triomphalement, j'ai été sage, et si je t'ai fait croire le contraire, c'est que je ne demandais qu'a revenir.
Je m'attendais bien à ce que maman m'embrassât — ce qu'elle fit — mais non pas à voir ses yeux se remplir de larmes ; immédiatement je compris qu'un malheur était arrivé ; j'étais même sûr qu'il s'agissait de Lilette ; son nom était sur mes lèvres, où je le retenais éperdument ; et pourtant je voulais tout savoir…
— Maman, je t'en supplie, dis-moi tout!
— Mon chéri, calme-toi, ne me fais pas davantage de peine ; si vraiment tu l'aimais, comme je le crois, il faut que tu sois bien courageux : tu ne la reverras jamais…
J'écoutais accablé comme par ces chaînes que nous sentons parfois peser sur nous dans les cauchemars… Pourquoi ne devais-je pas la revoir? Des hypothèses se présentaient avec une rapidité vertigineuse : elle était morte, partie, mariée… J'envisageais en un instant toute l'horreur de ces événements possibles, et, chaque fois, l'étau qui broyait mon cœur semblait resserrer sa morsure…
— Tu ne la reverras jamais… Elle ne voulait pas d'autre époux que Dieu… C'est à Vaugarrec, l'été dernier, qu'elle m'a confié pour la première fois son dessein de prendre le voile. J'ai lutté, mon enfant : je croyais que ce n'était là qu'une lubie de jeune fille ; mais je me suis heurtée à une ferme volonté. Il ne faut pas la détester ; elle n'avait pas voulu qu'on te mît au courant, parce qu'elle se doutait, comme nous, que tu l'aimais, et nous t'avons éloigné au moment de son départ pour essayer de nous épargner à tous une douleur inutile…
Devant l'inexplicable duplicité de Lilette, mon accablement fit place pour un instant à la rage :
— Maman, tu as été sans le savoir complice d'une folle, d'une malheureuse!…
— Elle était malheureuse, mais non pas folle, répondit ma mère ; elle t'aimait comme un frère, elle me l'a dit bien des fois, mais elle n'aurait jamais consenti à être ton épouse, pas plus que celle d'un autre. Peut-être sous ses sentiments religieux cache-t-elle quelque lâcheté, quelque égoïsme ; mais il n'est pas généreux de l'en soupçonner et c'est, d'ailleurs, tellement inutile!… Apprends encore qu'elle est entrée au couvent comme d'autres dans la tombe, de son plein gré, sans doute, mais désespérément… Si tu avais vu sa tristesse, le jour qu'elle partit!… Il faut, mon enfant, lui témoigner par devers toi-même un peu de cette pitié que l'on doit aux morts…