—Ayez la bonté de garder vos anecdotes jusqu'à ce qu'on vous les demande.

—Certainement, monsieur.»

Sam se tut, mais il cligna si facétieusement l'œil qui n'était point caché par le pot de bière dont il humectait ses lèvres, que les deux petits paysans tombèrent dans des convulsions spontanées, et que le grand garde-chasse, lui-même, condescendit à sourire.

«Voilà, ma foi, d'excellent punch froid, dit M. Pickwick en regardant avec tendresse la bouteille de grès; et le jour est extrêmement chaud, et... Tupman, mon cher ami, un verre de punch?

—Très-volontiers,» répliqua M. Tupman.

Après avoir bu ce verre, M. Pickwick en prit un autre, seulement pour voir s'il n'y avait pas de pelure d'orange dans le punch, parce que la pelure d'orange lui faisait toujours mal. S'étant convaincu qu'il n'y en avait point, M. Pickwick but un autre verre à la santé de M. Snodgrass; puis il se crut obligé, en conscience, de proposer un toast en l'honneur du fabricant de punch anonyme.

Cette constante succession de verres de punch produisit un effet remarquable sur notre sage. Sa physionomie resplendissait de la plus douce gaieté; le sourire se jouait sur ses lèvres; la bonne humeur la plus franche étincelait dans ses yeux. Cédant, par degrés, à l'influence combinée de ce liquide excitant et de la chaleur, il exprima un violent désir de se rappeler une chanson qu'il avait entendue dans son enfance; mais ses efforts furent inutiles. Il voulut stimuler sa mémoire par un autre verre de punch, qui malheureusement parut produire sur lui un effet entièrement opposé; car, non content d'avoir oublié la chanson, il finit par ne plus pouvoir articuler une seule parole. Ce fut donc en vain qu'il se leva sur ses jambes pour adresser à la compagnie un éloquent discours, il retomba dans la brouette et s'endormit presque au même instant.

Le panier fut rempaqueté, mais on trouva qu'il était tout à fait impossible de réveiller M. Pickwick de sa torpeur. On discuta s'il fallait que Sam recommençât à le brouetter ou s'il valait mieux le laisser où il était, jusqu'au retour de ses amis. Ce dernier parti fut adopté à la fin, et comme leur expédition ne devait pas durer plus d'une heure, comme Sam demandait avec instance à les accompagner, ils se décidèrent à abandonner M. Pickwick endormi dans sa brouette et à le prendre au retour. La compagnie s'éloigna donc, laissant notre philosophe ronfler harmonieusement et paisiblement, à l'ombre antique du vieux chêne.

On peut affirmer avec certitude que M. Pickwick eût continué de ronfler à l'ombre du vieux chêne jusqu'au retour de ses amis, ou, à leur défaut, jusqu'au subséquent lever de soleil, s'il lui avait été permis de rester en paix dans sa brouette; mais cela ne lui fut pas permis, et voici pourquoi.

Le capitaine Boldwig était un petit homme violent, vêtu d'une redingote bleue soigneusement boutonnée jusqu'au menton et surmontée d'un col noir bien roide. Lorsqu'il daignait se promener sur sa propriété, il le faisait en compagnie d'un gros rotin plombé, d'un jardinier et d'un aide-jardinier, qui luttaient d'humilité en recevant les ordres qu'il leur donnait avec toute la grandeur et toute la sévérité convenables: car la sœur de la femme du capitaine avait épousé un marquis; et la maison du capitaine était une villa, et sa propriété une terre; et tout était chez lui très-haut, très-puissant et très-noble.