— Oui, je vous entends, répliqua Joe. Dieu sait qu'elle en aura besoin.
— Et ne dépensez pas trop au Lion noir, dit John. Songez à cela aussi.
— Alors pourquoi ne me permettez-vous pas d'avoir à moi quelque argent? riposta Joe d'un air chagrin, pourquoi pas, père? Pourquoi m'envoyez-vous à Londres en ne m'accordant que le droit de demander au Lion noir un dîner que vous payerez au premier voyage, comme si l'on ne pouvait pas me laisser disposer de quelques schellings? Pourquoi me traitez-vous comme ça? ce n'est pas bien à vous. Comment pouvez-vous croire que je vais rester longtemps à ce régime?
— Lui permettre d'avoir de l'argent! cria John dans une rêverie somnolente. Qu'appelle-t-il de l'argent? des guinées? Est-ce qu'il n'en a pas, de l'argent? N'a-t-il pas, en sus des péages, un schelling et six pence?
— Un shilling et six pence! répéta son fils avec mépris.
— Oui, monsieur, répliqua John, un schelling et six pence. Quand j'étais à votre âge, jamais je n'avais vu tant d'argent en un monceau. Le schelling est pour parer aux accidents, par exemple si la jument perdait un de ses fers, ou quelque chose de ce genre. Il vous reste six pence pour vous amuser à Londres, je vous recommande surtout de vous amuser à monter au faîte du Monument[15], et à vous reposer là. Il n'y a pas là de tentation, monsieur, pas de ribotte, pas de jeunes femmes, pas de mauvaises compagnies d'aucune sorte, rien que l'imagination. Quand j'étais à votre âge, monsieur, voilà comment je m'amusais.»
À ceci, Joe ne fit pas d'autre réponse qu'un signe de la main à Hugh pour tenir le cheval, puis il sauta en selle et s'éloigna; et je vous réponds qu'il avait l'air d'un solide et mâle cavalier, digne d'une meilleure monture que celle que lui faisait enfourcher son destin. John resta à le contempler ou plutôt à contempler la jument grise (car il n'avait pas assez d'yeux pour elle), jusqu'à ce que l'homme et la bête fussent disparus depuis vingt minutes. Alors il commença à penser qu'ils étaient partis, et rentrant lentement dans la maison, il s'abandonna à un doux assoupissement.
L'infortunée jument grise, l'agonie de la vie de Joe, se trémoussa selon son bon plaisir jusqu'à ce que le Maypole ne fût plus visible, puis, corrigeant son pas tout à coup de son propre gré, elle contracta ses jambes en une allure, qu'on aurait regardée dans un spectacle de marionnettes comme une imitation assez maladroite d'un petit galop. La connaissance qu'elle avait des habitudes de son cavalier ne lui suggéra pas seulement cette amélioration dans les siennes, elle lui donna aussi l'idée de prendre un chemin détourné. Il conduisait non pas à Londres mais par des sentiers parallèles à la route que Joe avait suivie, et, passant à quelques centaines de mètres du Maypole, il aboutissait à l'enclos d'un vaste et ancien manoir bâti en brique rouge, la Garenne, dont il a été question au premier chapitre de notre histoire. Faisant une halte soudaine dans un petit taillis voisin, la jument se prêta de la meilleure grâce du monde à laisser descendre son cavalier, qui l'attacha au tronc d'un arbre.
«Reste là, vieille fille, dit Joe, que j'aille voir s'il y a pour moi aujourd'hui quelque petite commission.» En même temps, il la laissa brouter le gazon ras et les mauvaises herbes qui se trouvaient croître à la portée de son licou, et, passant par une porte à claire-voie, il entra de son pied sur les terres du domaine.
Le sentier, après quelques minutes de marche, l'amena près de la maison. Il y lança plus d'un coup d'oeil en tapinois, et surtout vers une certaine fenêtre. C'était un bâtiment lugubre, silencieux, avec des cours sonores, des tourelles désolées, et des files entières de chambres fermées qui tombaient en poussière et en ruine.