— On me l'a dit…; il fait froid, n'est-ce pas?
— Peuh! Un temps de la saison! temps de Noël. Vous ne patinez pas, je suppose?
— Non, non; j'ai bien autre chose à faire. Bonjour.»
Pas un mot de plus. Telles furent leur rencontre, leur conversation et leur séparation. Scrooge eut d'abord la pensée de s'étonner que l'esprit attachât une telle importance à des conversations en apparence si triviales; mais intimement convaincu qu'elles devaient avoir un sens caché, il se mit à considérer, à part lui, quel il pouvait être selon toutes les probabilités. Il était difficile qu'elles se rapportassent à la mort de Jacob, son vieil associé; du moins, la chose ne paraissait pas vraisemblable, car cette mort appartenait au passé, et le spectre avait pour département l'avenir: il ne voyait non plus personne de ses connaissances à qui il put les appliquer. Toutefois, ne doutant pas que, quelle que fût celle à qui il convenait d'en faire l'application, elles ne renfermassent une leçon secrète à son adresse, et pour son bien, il résolut de recueillir avec soin chacune des paroles qu'il entendrait et chacune des choses qu'il verrait, mais surtout d'observer attentivement sa propre image lorsqu'elle lui apparaîtrait, persuadé que la conduite de son futur lui-même lui donnerait la clef de cette énigme et en rendrait la solution facile. Il se chercha donc en ce lieu; mais un autre occupait sa place accoutumée, dans le coin qu'il affectionnait particulièrement, et, quoique l'horloge indiquât l'heure où il venait d'ordinaire à la Bourse, il ne vit personne qui lui ressemblât, parmi cette multitude qui se pressait sous le porche pour y entrer. Cela le surprit peu, néanmoins, car depuis ses premières visions il avait médité dans son esprit un changement de vie; il pensait, il espérait que son absence était une preuve qu'il avait mis ses nouvelles résolutions en pratique.
Le fantôme se tenait à ses côtés, immobile, sombre, toujours le bras tendu. Quand Scrooge sortit de sa rêverie, il s'imagina, au mouvement de la main et d'après la position du spectre vis-à-vis de lui, que ses yeux invisibles le regardaient fixement. Cette pensée le fit frissonner de la tête aux pieds.
Quittant le théâtre bruyant des affaires, ils allèrent dans un quartier obscur de la ville, où Scrooge n'avait pas encore pénétré, quoiqu'il en connût parfaitement les êtres et la mauvaise renommée. Les rues étaient sales et étroites, les boutiques et les maisons misérables, les habitants à demi nus, ivres, mal chaussés, hideux. Des allées et des passages sombres, comme autant d'égouts, vomissaient leurs odeurs repoussantes, leurs immondices et leurs ignobles habitants dans ce labyrinthe de rues; tout le quartier respirait le crime, l'ordure, la misère.
Au fond de ce repaire infâme on voyait une boutique basse, s'avançant en saillie sous le toit d'un auvent, dans laquelle on achetait le fer, les vieux chiffons, les vieilles bouteilles, les os, les restes des assiettes du dîner d'hier au soir. Sur le plancher, à l'intérieur, étaient entassés des clefs rouillées, des clous, des chaînes, des gonds, des limes, des plateaux de balances, des poids et toute espèce de ferraille. Des mystères que peu de personnes eussent été curieuses d'approfondir s'agitaient peut-être sous ces monceaux de guenilles repoussantes, sous ces masses de graisse corrompue et ces sépulcres d'ossements. Assis au milieu des marchandises dont il trafiquait, près d'un réchaud de vieilles briques, un sale coquin, aux cheveux blanchis par l'âge (il avait près de soixante-dix ans), s'abritait contre l'air froid du dehors, au moyen d'un rideau crasseux, composé de lambeaux dépareillés suspendus à une ficelle, et fumait sa pipe en savourant avec délices la volupté de sa paisible solitude.
Scrooge et le fantôme se trouvèrent en présence de cet homme, au moment précis où une femme, chargée d'un lourd paquet, se glissa dans la boutique. À peine y eut-elle mis les pieds, qu'une autre femme, chargée de la même manière, entra pareillement; cette dernière fut suivie de près par un homme vêtu d'un habit noir râpé, qui ne parut pas moins surpris de la vue des deux femmes qu'elles ne l'avaient été elles-mêmes en se reconnaissant l'une l'autre. Après quelques instants de stupéfaction muette partagée par l'homme à la pipe, ils se mirent à éclater de rire tous les trois.
«Que la femme de journée passe la première, s'écria celle qui était entrée d'abord. La blanchisseuse viendra après elle, puis, en troisième lieu, l'homme des pompes funèbres. Eh bien! vieux Joe, dites donc, en voilà un hasard! Ne dirait-on pas que nous nous sommes donné ici rendez-vous tous les trois?
— Vous ne pouviez toujours pas mieux choisir la place, dit le vieux Joe ôtant sa pipe de sa bouche. Entrez au salon. Depuis longtemps vous y avez vos libres entrées, et les deux autres ne sont pas non plus des étrangers. Attendez que j'aie fermé la porte de la boutique. Ah! comme elle crie! je ne crois pas qu'il y ait ici de ferraille plus rouillée que ses gonds, comme il n'y a pas non plus, j'en suis bien sûr, d'os aussi vieux que les miens dans tout mon magasin. Ah! ah! nous sommes tous en harmonie avec notre condition, nous sommes bien assortis. Entrez au salon. Entrez.»