— Nous tâcherons d'en trouver de meilleures pour vous achever, monsieur,» répondit M. Micawber.

«Secundo. Heep a plusieurs fois, à ce que je puis croire et savoir, fait des faux, en imitant dans divers papiers, livres et documents, la signature de M. W…, particulièrement dans une circonstance dont je pourrai donner la preuve, par exemple, de la manière suivante, à savoir…»

M. Micawber aimait singulièrement à entasser ainsi des formules officielles, mais cela ne lui était pas particulier, je dois le dire. C'est plutôt la règle générale. Bien souvent j'ai pu remarquer que les individus appelés à prêter serment, par exemple, semblent être dans l'enchantement quand ils peuvent enfiler des mots identiques à la suite les uns des autres pour exprimer une seule idée; ils disent qu'ils détestent, qu'ils haïssent et qu'ils exècrent, etc., etc. Les anathèmes étaient jadis conçus d'après le même principe. Nous parlons de la tyrannie des mots, mais nous aimons bien aussi à les tyranniser; nous aimons à nous en faire une riche provision qui puisse nous servir de cortège dans les grandes occasions; il nous semble que cela nous donne de l'importance, que cela a bonne façon. De même que dans les jours d'apparat nous ne sommes pas très-difficiles sur la qualité des valets qui endossent notre livrée, pourvu qu'ils la portent bien et qu'ils fassent nombre; de même nous n'attachons qu'une importance secondaire au sens ou à l'utilité des mots que nous employons pourvu qu'ils défilent à la parade. Et, de même qu'on s'attire des ennemis en affichant trop la magnificence de ses livrées, ou du moins que des esclaves trop nombreux se révoltent contre leurs maîtres, de même aussi je pourrais citer un peuple qui s'est attiré de grands embarras et s'en attirera bien d'autres pour avoir voulu conserver un répertoire trop riche de synonymes dans son vocabulaire national.

M. Micawber continua sa lecture en se léchant les barbes.

«… Par exemple, de la manière suivante, à savoir: M. W… était malade, il était fort probable que sa mort amènerait des découvertes propres à détruire l'influence de… Heep sur la famille W… ce que je puis affirmer, moi, soussigné, Wilkins Micawber… à moins qu'on ne pût obtenir de sa fille de renoncer par affection filiale à toute investigation du passé; dans cette prévision, le susdit… Heep jugea prudent d'avoir un acte tout prêt, comme lui venant de M. W…, établissant que les sommes ci- dessus mentionnées avaient été avancées par… Heep à M. W…, pour le sauver du déshonneur. La vérité est que cette somme n'a jamais été avancée par lui. C'est… Heep qui a forgé les signatures de ce document; il y a mis le nom de M. W… et, en dessous, une attestation de Wilkins Micawber. J'ai en ma possession, dans son agenda, plusieurs imitations de la signature de M. W… un peu endommagées par les flammes, mais encore lisibles. Jamais de ma vie je n'ai soussigné un pareil acte. J'ai en ma possession le document original.»

Uriah Heep tressaillit, puis il tira de sa poche un trousseau de clefs et ouvrit un tiroir; mais, changeant soudainement de résolution, il se tourna de nouveau vers nous sans y regarder.

«Et j'ai le document… reprit M. Micawber en jetant les yeux tout autour de lui, comme s'il relisait le texte d'un sermon… en ma possession, c'est-à-dire, je l'avais ce matin quand j'ai écrit ceci! mais, depuis, je l'ai remis à M. Traddles.

— C'est parfaitement vrai, dit Traddles.

— Uriah! Uriah! cria sa mère, soyez humble et arrangez-vous avec ces messieurs. Je sais que mon fils sera humble, si vous lui donnez le temps de la réflexion. Monsieur Copperfield, vous savez comme il a toujours été humble!»

Il était curieux de voir la mère rester fidèle à ses vieilles habitudes de ruse, pendant que le fils les repoussait à présent comme inutiles.