Comme je me rappelle ce voyage triste et froid! Les parcelles de glace, balayées par le vent, à la surface des prés, venaient frapper mon visage, les sabots de mon cheval battaient la mesure sur le sol durci; la neige, emportée par la brise, tourbillonnait sur les carrières blanchâtres; les chevaux fumants s'arrêtaient au haut des collines pour souffler, avec leurs chariots chargés de foin, et secouaient leurs grelots harmonieux; les coteaux et les plaines qu'on voyait au bas de la montagne se dessinaient sur l'horizon noirâtre, comme des lignes immenses tracées à la craie sur une ardoise gigantesque.
Je trouvai Agnès seule. Ses petites élèves étaient retournées dans leurs familles; elle lisait au coin du feu. Elle posa son livre en me voyant entrer, et m'accueillant avec sa cordialité accoutumée, elle prit son ouvrage, et s'établit dans une des fenêtres cintrées de sa vieille maison.
Je m'assis près d'elle et nous nous mîmes à parler de ce que je faisais, du temps qu'il me fallait encore pour finir mon ouvrage, du travail que j'avais fait depuis ma dernière visite. Agnès était très-gaie; et elle me prédit en riant que bientôt je deviendrais trop fameux pour qu'on osât me parler sur de pareils sujets.
«Aussi vous voyez que je me dépêche d'user du présent, me dit- elle, et que je ne vous épargne pas les questions, tandis que cela m'est encore permis.»
Je regardais ce beau visage, penché sur son ouvrage; elle leva les yeux, et vit que je la regardais.
«Vous avez l'air préoccupé aujourd'hui, Trotwood!
— Agnès, vous dirai-je pourquoi? Je suis venu pour vous le dire.»
Elle posa son ouvrage, comme elle avait coutume de le faire quand nous discutions sérieusement quelque point, et me donna toute son attention.
«Ma chère Agnès, doutez-vous de ma sincérité avec vous?
— Non! répondit-elle avec un regard étonné.