Elle était la femme du monde la plus capable de charger une pipe. Il y avait du plaisir à la voir introduire ses jolis doigts dans le fourneau, souffler dans le tuyau pour le nettoyer, et puis y souffler encore une douzaine de fois, comme si elle ne savait qu'il n'y avait plus rien à en faire sortir, le mettre devant son oeil comme une lunette d'approche, et regarder à travers avec mignardise. Elle déployait un vrai art à bourrer les fourneaux de tabac, et elle mettait de l'art, oui vraiment, de l'art, lorsque le voiturier avait mis la pipe à la bouche, à mettre le feu à la pipe avec un papier allumé, sans jamais brûler le nez de son mari, quoiqu'elle en approchât de fort près.
Le Grillon et la bouilloire, se remettant à chanter, reconnaissaient aussi cet art. Le feu, qui brillait d'un nouvel éclat le reconnaissait. Le petit faucheur de la pendule, dont le travail n'attirait l'attention de personne, le reconnaissait. Et celui qui le reconnaissait le mieux c'était le voiturier, dont le visage s'épanouissait au milieu du tourbillon de fumée.
Pendant qu'il fumait sa vieille pipe d'un air calme et pensif, pendant que la pendule tintait, que le feu brillait, et que le Grillon chantait, ce génie du foyer et de la maison — car tel était le Grillon — sortit sous une forme de fée, et évoqua autour de lui des images nombreuses, des souvenirs domestiques. Des Dots de tous les âges remplirent la chambre. Des Dots qui n'étaient que des enfants, courant devant lui, cueillant des fleurs dans les prés, des Dots timides, fuyant à demi et cédant à demi, à son image un peu lourde; des Dots mariées faisant leur entrée dans la maison et prenant possession des clés d'un air de triomphe; des Dots récemment mères, suivies de Slowbody imaginaires portant des enfants au baptême; des Dots plus âgées, mais toujours charmantes regardant danser des jeunes Dots leurs filles dans un bal rustique, des Dots ayant pris de l'embonpoint et entourées de leurs petits enfants; des Dots décrépites, marchant en chancelant, appuyées sur des bâtons. De vieux voituriers lui apparurent aussi avec de vieux chiens Boxer couchés à leurs pieds; de nouvelles voitures conduites, par de nouveaux voituriers — les frères Peerybingle, lisait-on sur les plaques; — de vieux voituriers malades, soignés par les plus gentilles mains, et enfin des tombes de vieux voituriers dans la verdure du cimetière. Et comme le Grillon lui montrait toutes ces choses — il les voyait distinctement, quoiqu'il eût les yeux fixés sur le feu, — le coeur du voiturier se dilatait de joie et il remerciait de tout son pouvoir les dieux de la maison, et ne pensait pas plus que vous à Gruff et Tackleton.
Mais quelle est cette figure de jeune homme que le Grillon-fée lui montrait si près du tabouret de Dot.
Pourquoi se tenait-il là, tout seul, le bras sur le manteau de la cheminée, répétant toujours: «Mariée et pas avec moi!»
Oh Dot! il n'y a plus de place pour cette vision dans toutes celles de votre mari; pourquoi cette ombre est-elle tombée sur mon coeur!
CHAPITRE II
Second Cri.
Caleb Plummer et la fille aveugle habitaient seuls ensemble, comme disent les livres de contes. — Je bénis ces livres, et j'espère que vous les bénirez comme moi de ce qu'ils racontent quelque chose de ce monde prosaïque. Caleb Plummer et sa fille aveugle habitaient seuls ensemble, dans une petite baraque en bois, appuyée contre la maison de Gruff et Tackleton, qui faisait l'effet d'une verrue sur un nez. La maison de Gruff et Tackleton était celle qui faisait le plus de figure dans toute la rue, tandis que vous auriez démoli en deux coups de marteau toute la baraque de Caleb, et vous en auriez emporté tous les débris sur une seule voiture.
Si quelqu'un avait arrêté ses yeux pour honorer d'un regard la place de la masure de Caleb Plummer, ce n'aurait été sans doute, que pour en approuver la démolition pour cause d'embellissement de la rue; car elle faisait sur la maison de Gruff et Tackleton l'effet d'une excroissance, telle qu'une verrue sur un nez, un coquillage sur la carène d'un navire, un clou sur une porte, un champignon sur la tige d'un arbre. Mais c'était de ce germe qu'était sorti le tronc superbe de Gruff et Tackleton. Sous ce toit crevassé, l'avant-dernier Gruff avait commencé, sur une petite échelle, la fabrique de joujoux pour des garçons et des filles, maintenant devenus vieux, qui en avaient joué, qui les avaient brisés et qui avaient été dormir.