J'ai dit que Caleb et sa pauvre fille aveugle habitaient là, mais j'aurais dû dire que Caleb habitait là et que sa fille habitait ailleurs; elle habitait une demeure enchantée par le talent de Caleb, où la pauvreté, le dénuement, et les soucis ne pénétraient jamais. Caleb n'était pas sorcier, mais il possédait là son art magique réservé aux hommes: la magie du dévouement, et l'amour sans bornes. La nature avait été sa seule maîtresse, et lui avait enseigné à produire tous ses enchantements.

La fille aveugle n'avait jamais su que le plafond était sale, les murs décrépits et lézardés, et laissant à l'air des passages de plus en plus nombreux; que les solives vermoulues étaient prêtes à s'effondrer; que la rouille mangeait le fer, la pourriture le bois, et la moisissure le papier; enfin que le délabrement de la masure s'aggravait chaque jour. Elle ne sut jamais que la table à manger ne portait qu'une vaisselle ébréchée, que le découragement et les chagrins attristaient la maison, et que les cheveux de son père blanchissaient à vue d'oeil. Elle ne sut jamais qu'ils avaient un maître froid, exigeant et intéressé; elle ne sut jamais en un mot que Tackleton était Tackleton, mais elle vivait dans la croyance que dans son humour excentrique il aimait à plaisanter avec eux, et, qu'étant leur ange gardien, il dédaignait de leur dire une parole de remerciement.

Tout cela était l'oeuvre de Caleb, l'oeuvre de son brave homme de père! Mais il avait aussi un Grillon dans son foyer; et pendant qu'il écoutait avec tristesse sa musique, au temps que sa pauvre aveugle sans mère était jeune, cet esprit lui inspira la pensée que cette funeste privation de la vue pourrait être changée en bonheur, et que sa fille pourrait être rendue heureuse par ces petits moyens. Car tous les êtres de la tribu des grillons sont de puissants esprits, quoique ceux qui conversent avec eux ne le sachent pas le plus souvent, et il n'y a pas, dans le monde invisible, de voix plus aimables et plus vraies, sur lesquelles on puisse mieux compter, et qui donnent des conseils plus affectueux, que les voix du foyer et du coin du feu, quand elles s'adressent à l'espèce humaine.

Caleb et sa fille étaient ensemble à l'ouvrage dans leur chambre d'habitude, qui leur servait à tous les usages de la vie, et c'était une étrange pièce. Il y avait là des maisons à divers degrés de construction pour des poupées, de toutes les conditions; des maisons modestes pour les poupées de fortune médiocre, des maisons avec une chambre et une cuisine seulement pour les poupées de basse classe, des maisons somptueuses pour les poupées du grand monde. Plusieurs de ces maisons étaient meublées d'une manière analogue à leur destination; d'autres pouvaient l'être sur un simple avis et il ne fallait pas aller loin pour trouver des meubles. Les personnages de tout rang à qui ces maisons étaient destinées étaient là couchés dans des corbeilles, les yeux fixés au plafond, ils n'y étaient pas pêle-mêle, mais réunis d'après leur rang, et les distinctions sociales y étaient encore plus marquées que dans le monde réel, où elles se trouvent beaucoup plus dans le vêtement que dans le corps, et souvent un corps qui serait fait pour une classe élevée n'est couvert que d'un vêtement appartenant à la classe la plus humble. Ici la noblesse avait des bras et des jambes de cire, la bourgeoisie n'avait les membres qu'en peau, et le peuple qu'en bois.

Outre les poupées, il y avait bien d'autres échantillons du talent de Caleb Plummer; dans sa chambre, il y avait des arches de Noé, où les animaux étaient entassés de manière à tenir le moins de place possible, et à supporter des secousses sans se casser. La plupart de ses arches de Noé avaient un marteau sur la porte, appendice peu naturel, mais qui ajoutait un ornement gracieux à l'édifice. On y voyait des vingtaines de petites voitures, dont les roues, quand elles tournaient, faisaient entendre une musique plaintive. On y voyait de petits violons, de petits tambours et autres instruments de torture pour les oreilles des grandes personnes, tout un arsenal de canons, de fusils, de sabres et de lances. On y voyait de petits saltimbanques en culottes rouges, franchissant des obstacles en ficelle rouge, et descendant de l'autre côté, la tête en bas et les pieds en l'air. On y voyait des vieux à barbes grises, sautant comme des fous par dessus des barrières horizontales, placées exprès au travers de la porte de leurs maisons. On y voyait des animaux de toute espèce et des chevaux de toutes les races, depuis le grison juché sur quatre chevilles plantées dans son corps en guise de jambes, jusqu'au magnifique cheval de course prêt à gagner le prix du roi au grand Derby. Il aurait été difficile de compter les nombreuses douzaines de figures grotesques qui étaient toujours prêtes à commettre toute espèce d'absurdités à la première impulsion d'une manivelle, de sorte qu'il n'aurait pas été aisé de citer une folle, un vice, une faiblesse, qui n'eût pas son type exact ou approchant dans la chambre de Caleb Plummer. Et ce n'était pas sous une forme exagérée, car il ne faut pas de fortes manivelles pour pousser les hommes et les femmes à faire des actes aussi étranges que jamais jouet d'enfant a pu en exécuter.

Au milieu de tous ces objets, Caleb et sa fille étaient assis et travaillaient. La jeune aveugle habillait une poupée, et Caleb peignait et vernissait la façade d'une charmante petite maison.

L'air soucieux imprimé sur les traits de Caleb, sa physionomie rêveuse et absorbée qui aurait convenu à un alchimiste et à un savant profond, faisaient au premier abord un contraste frappant avec la trivialité de son occupation. Mais les choses triviales, que l'on fait pour avoir du pain, deviennent au fond des choses sérieuses; et je ne saurais dire, Caleb eût-il été lord chambellan, ou membre du parlement, un avocat, un grand spéculateur, s'il aurait passé son temps à faire des choses moins bizarres, tandis que je doute fort qu'elles eussent été moins innocentes.

— Vous avez donc été à la pluie hier soir, père, avec votre belle redingote neuve? lui dit sa fille.

— Avec ma belle redingote neuve? répondit Caleb, en jetant sur la corde où séchait suspendue la vieille souquenille de toile d'emballage que nous avons décrite.

— Que je suis heureuse que vous l'ayez achetée, père.