Elle avait parlé avec tant d'ardeur et de feu, qu'elle éprouvait le besoin que quelqu'un la rappelât à elle-même, sans doute. La réprimande de son mari était vraiment douce, car il n'était simplement intervenu, il le supposait du moins, que pour défendre le vieux Tackleton. Dot s'arrêta aussi, et n'en dit pas davantage; mais son silence même laissait percer une agitation peu ordinaire, agitation dont le circonspect Tackleton prit note secrètement, après l'avoir observée de ses yeux à demi fermés, et dont il se souvint dans l'occasion, ainsi que vous le verrez bientôt.
May ne prononça pas un mot, ni en bien ni en mal, mais elle se tint immobile et silencieuse, les yeux baissés, et ne donnant aucun signe de l'intérêt qu'elle prenait à ce qui s'était passé. La bonne dame sa mère s'interposa alors: observant, dans son premier exemple, que les jeunes filles étaient des jeunes filles, et que ce qui était passé était bien passé, et que aussi longtemps que la jeunesse est jeune et étourdie, elle doit suivant toute probabilité se conduire avec l'étourderie de la jeunesse: elle ajouta à cela encore deux ou trois raisons d'un caractère tout aussi incontestable. Elle observa alors, dans une dévote pensée, qu'elle remerciait le ciel d'avoir toujours trouvé dans sa fille May une enfant obéissante et soumise; elle ne s'en félicitait pas elle-même, quoiqu'elle eût quelque raison de croire que c'était uniquement à elle que sa fille le devait. Quant à ce qui concerne M. Tackleton, dit-elle, c'était au point de vue de la morale, un homme irréprochable, et en le considérant sous le point de vue d'un futur gendre, il faudrait ne pas avoir de sens pour ne pas l'accepter. — Ces derniers mots furent prononcés d'un ton emphatique. — Relativement à la famille dans laquelle il allait entrer, après en avoir fait la demande, elle pensait que M. Tackleton savait que, malgré son peu d'importance sous le rapport de la fortune, elle avait quelques prétentions à la noblesse, et que si certaines circonstances, pas entièrement vagues, se rapportant au commerce de l'indigo, s'étaient passées différemment, elle pourrait peut-être se trouver en possession d'une grande fortune. Elle fit alors la remarque qu'il ne fallait pas faire allusion au passé, et ne voulut pas rappeler que sa fille avait déjà, quelque temps avant, rejeté la demande de M. Tackleton; et elle témoigna l'intention de supprimer une foule d'autres choses qu'elle raconta cependant avec beaucoup de détails. Finalement, elle donnait comme le résultat général de ses observations et de son expérience que tous les mariages où il y avait le moins de ce qu'on est convenu d'appeler romanesquement et sottement de l'amour, étaient toujours les plus heureux; et elle augurait le plus grand bonheur, — non pas un bonheur ravissant, - - mais un bonheur solide et constant pour les prochaines noces. Elle concluait en informant la compagnie que le lendemain était le jour pour lequel elle avait vécu dans l'attente; et que, passé ce jour, elle ne désirerait rien autre chose que d'être expédiée dans une place agréable d'un cimetière.
Comme toutes ces remarques étaient de celles auxquelles il est tout à fait impossible de répondre, ce qui, du reste, est l'heureuse propriété des remarques suffisamment hors de propos, elles changèrent le courant de la conversation et détournèrent l'attention générale au profit du pâté de veau et de jambon, du mouton froid, des pommes de terre et de la tarte. De peur que la bière en bouteilles ne fût négligée, John Peerybingle proposa de boire au lendemain, au jour du mariage, et il prit sur lui de boire une rasade à cette santé, avant de poursuivre sa journée.
Car il faut que vous sachiez que John Peerybingle ne restait là que le temps pendant lequel on débridait et rafraîchissait son vieux cheval. Il lui fallait aller à quatre ou cinq milles plus loin; et alors, quand il retournait le soir, il ramenait Dot, et faisait une autre halte chez lui. C'était l'ordre du jour toutes les fois qu'il y avait pique-nique, et il n'y en avait jamais eu d'autre depuis leur institution.
Il y avait deux personnes présentes, entre le fiancé et la fiancée, qui étaient restées indifférentes à ce toast. Une d'elles était Dot, trop troublée et impressionnée pour se prêter à aucun des petits incidents du moment; l'autre était Berthe, qui se leva de table à la hâte avant tout le monde.
— Bonjour, dit le vigoureux John Peerybingle en s'enveloppant de sa redingote de voyage. Je serai de retour à l'heure habituelle. Bonjour à tous!
— Bonjour, John, répondit Caleb.
Il sembla prononcer ce bonjour par routine et il l'accompagna d'un geste de la main tout à fait inconscient; car toute son attention était occupée à observer Berthe, qu'il suivait d'un regard anxieux et dont rien n'altérait jamais l'expression.
— Bonjour, jeune fripon, dit le gai voiturier, en se baissant pour embrasser l'enfant, que Tilly Slowbody, occupée uniquement avec son couteau et sa fourchette, avait déposé endormi, et, chose étrange à dire! sans accident dans le petit lit que Berthe lui avait garni; bonjour: le temps viendra, je suppose, mon petit ami, où vous irez voyager avec le froid et où vous laisserez votre vieux père au coin de la cheminée avec sa pipe et ses rhumatismes. Eh! où est Dot?
— Je suis ici, John, dit-elle en tressaillant.