May en entendant prononcer son nom vint vers elle et lui toucha le bras. La jeune aveugle se retourna tout d'un coup et lui saisit les deux mains.

— Regardez mon visage, chère amie, charmante amie, dit Berthe. Lisez-y avec vos beaux yeux, et dites-moi si la vérité y est écrite.

— Chère Berthe, oui.

La jeune aveugle tournant vers elle sa figure pâle et privée de lumière, d'où s'échappaient de nombreuses larmes, lui adressa la parole en ces termes:

— Il n'existe pas dans mon âme un souhait ou une pensée qui ne soit pour votre bonheur, charmante May. Il n'est pas dans mon âme un gracieux souvenir, un souvenir plus profond et plus reconnaissant des soins et de l'affection que vous portez à l'aveugle Berthe, depuis que nous étions toutes deux enfants, si je puis dire que Berthe a eu une enfance. J'appelle sur votre tête toutes les bénédictions. Que vous rencontriez le bonheur sur vos pas! Je ne le souhaite pas moins ardemment, ma chère May, dit-elle en la pressant tendrement contre elle, pas moins ardemment parce que aujourd'hui, en apprenant que vous alliez être sa femme, mon coeur a été presque brisé. Mon père! May, Marie, pardonnez-moi à cause de ce qu'il a fait pour soulager la tristesse de ma vie d'aveugle, et à cause de la confiance que vous avez en moi, lorsque j'appelle le ciel à témoin que je ne pouvais lui souhaiter une femme plus digne de sa bonté.

En prononçant ces paroles, elle avait quitté les mains de May Fielding pour s'attacher à ses vêtements dans une attitude de supplication et d'amour. Se laissant glisser peu à peu jusqu'à terre, après qu'elle eut achevé son étrange confession, elle se laissa tout à fait tomber aux pieds de son amie et cacha sa figure privée de lumière dans les plis de sa robe.

— Puissance divine! s'écria son père, éclairé cette fois par la vérité, ne l'ai-je trompée depuis le berceau que pour lui briser le coeur à la fin!

Ce fut un bonheur pour tout le monde que la petite Dot, active et utile, — car elle l'était, quelles que fussent ses fautes; cependant vous pouvez apprendre plus tard à la haïr, — ce fut un bonheur pour tous, dis-je, qu'elle fût là; sans quoi il aurait été difficile de dire comment cela aurait fini. Mais Dot, reprenant possession d'elle-même, s'interposa avant que May pût répondre, ou Caleb dire une autre parole.

— Venez, venez, chère Berthe! Sortez avec moi! Donnez-lui votre bras, May. Ah! voyez comme elle est calme déjà, et comme il est bien de sa part de songer à nous, dit la chère petite femme en la baisant sur le front. Venez, chère Berthe! et son bon père viendra avec elle; n'est-ce pas, Caleb?

Dot était une noble femme dans ces choses-là, et il aurait fallu être d'une nature bien endurcie pour se soustraire à son influence. Lorsqu'elle eut emmené le pauvre Caleb et sa Berthe, pour se consoler et se soutenir l'un l'autre, car elle savait qu'eux seuls pouvaient le faire, elle retourna en bondissant, aussi fraîche qu'une marguerite, je dis même plus fraîche, pour empêcher la chère vieille créature de faire quelque découverte.