C'était la seule réplique, à l'exception du bruit des verres et des assiettes que cette épaisse créature était capable de faire, mais j'en fus tout aussi irrité que si elle eût été pétrie d'esprit. Je me levai aussitôt de ma place, et dis que je ne pouvais m'empêcher de regarder comme une impudence de la part de l'honorable «pinson de venir devant le Bocage,»—nous nous servions fréquemment de cette expression, «venir devant le Bocage» comme d'une tournure parlementaire convenable;—devant le Bocage, proposer la santé d'une dame sur le compte de laquelle il ne savait rien du tout. Là-dessus, M. Drummle se leva et demanda ce que je voulais dire par ces paroles. Ce à quoi je répondis, sans plus d'explications, que sans doute il savait où l'on me trouvait.
Si après cela il était possible, dans un pays chrétien, de se passer de sang, était une question sur laquelle les pinsons n'étaient pas d'accord le débat devint même si vif, qu'au moins six des plus honorables membres dirent à six autres, pendant la discussion, que sans doute ils savaient où on les trouvait. Cependant il fut décidé à la fin, le Bocage était une cour d'honneur, que si M. Drummle apportait le plus léger certificat de la dame, constatant qu'il avait l'honneur de la connaître, M. Pip exprimerait ses regrets comme gentleman et comme pinson, de s'être laissé emporter à une ardeur qui.... On convint que la pièce devait être produite le lendemain, dans la crainte que notre honneur se refroidît pendant le délai; et, le lendemain, Drummle arriva avec un petit mot poli de la main d'Estelle, dans lequel elle avouait qu'elle avait eu l'honneur de danser plusieurs fois avec lui. Cela ne me laissait d'autre ressource que de regretter de m'être laissé emporter par une ardeur qui... et surtout de répudier comme insoutenable l'idée qu'on pouvait me trouver quelque part. Drummle et moi, nous restâmes à nous regarder l'un l'autre, sans rien dire pendant l'heure que dura la contestation dans laquelle le Bocage était engagé. Finalement, on déclara que la motion tendant à la reprise du bon accord était votée à une immense majorité.
J'en parle ici légèrement, mais ce ne fut pas une petite affaire pour moi, car je ne puis exprimer exactement quelle peine je ressentis en pensant qu'Estelle montrât la moindre faveur à un individu si méprisable, si lourd, si maladroit, si stupide et si inférieur. À l'heure qu'il est, je crois pouvoir attribuer à quelque pur sentiment de générosité et de désintéressement, qui se mêlait à mon amour pour elle, d'avoir pu endurer l'idée qu'elle s'appuyait sur cet animal. Sans doute, j'aurais souffert de n'importe quelle préférence, mais un objet plus digne m'aurait causé une autre espèce de tristesse et un degré de chagrin différent.
Il me fut facile de découvrir, et je découvris bientôt que Drummle avait commencé ses assiduités auprès d'elle, et qu'elle lui avait permis d'agir ainsi. Pendant un certain temps, il fut toujours à sa poursuite, et lui et moi, nous nous rencontrions chaque jour, et il s'obstinait d'une façon stupide, et Estelle le retenait, soit en l'encourageant, soit en le décourageant, tantôt le flattant presque, tantôt le méprisant ouvertement, quelquefois ayant l'air de le connaître très bien, d'autres fois se souvenant à peine qui il était.
L'araignée, comme l'appelait M. Jaggers, était accoutumée à attendre, et elle avait la patience de sa race. Ajoutez à cela qu'il avait une confiance stupide dans son argent et dans la haute position de sa famille qui, quelquefois, lui était d'un grand secours, en lui tenant lieu de concentration et de but déterminé. Ainsi l'araignée, tout en épiant de près Estelle, épiait plusieurs insectes plus brillants, et souvent elle se détortillait et tombait à propos sur une autre proie.
À un certain bal, à Richmond, il y avait alors des bals presque partout, où Estelle avait éclipsé toutes les autres beautés, cet absurde Drummle s'attacha tellement à elle, et avec tant de tolérance de sa part, que je résolus d'en dire quelques mots à Estelle. Je saisis la première occasion qui se présenta. Ce fut pendant qu'elle attendait Mrs Brandley pour s'en aller. Elle était assise seule au milieu des fleurs, prête à partir. J'étais avec elle, car presque toujours je les conduisais dans ces réunions, et je les ramenais jusque chez elles.
«Êtes-vous fatiguée, Estelle?
—Assez, Pip.
—Vous devez l'être.
—Dites plutôt que je ne devrais pas l'être, car j'ai à écrire ma lettre pour Satis House avant de me coucher.