Cher Joe, il a toujours raison.

Bien, mon vieux camarade, dit Joe; alors je m'en rapporte à vos paroles. S'il a toujours raison (quoiqu'en général il ait plutôt tort), il a raison quand il dit ceci:—Supposant que lorsque vous gardiez quelque petite affaire pour vous seul, alors que vous étiez petit, vous la gardiez parce que vous saviez que le pouvoir de Gargery à tenir le bâton à distance n'était pas égal à ses intentions. Donc, qu'il n'en soit plus question entre gens comme nous, et ne laissons pas échapper de remarques sur des sujets inutiles. Biddy s'est donné bien de la peine avant mon départ (car cela a été horriblement dur à me faire comprendre) pour que je visse clair dans tout ceci, et que, voyant clair, je lui donne un coup d'épaule. Ces deux choses, étant convenues, un ami véritable vous dit: N'allez à l'encontre de rien; mangez votre souper, buvez votre eau rougie, et allez-vous mettre entre vos draps.»

La délicatesse avec laquelle Joe débita ce discours et le tact charmant et la bonté avec laquelle Biddy, dans sa finesse de femme, m'avait deviné si vite et l'avait préparé à comprendre tout cela, firent une profonde impression sur mon esprit. Mais Joe connaissait-il combien j'étais pauvre, et comment mes grandes espérances s'étaient toutes dissipées au soleil comme le brouillard de nos marais, c'est ce que j'ignorais.

Une autre chose en Joe que je ne pouvais comprendre, mais qui me peinait beaucoup, était celle-ci: à mesure que je devenais plus fort et mieux portant, Joe se montrait moins à l'aise avec moi. Pendant que j'étais faible et dans son entière dépendance, le cher homme s'était laissé aller à ses anciennes habitudes et m'avait donné tous les noms d'autrefois: «cher petit Pip; mon vieux camarade,» qui alors étaient une délicieuse musique à mes oreilles. Moi aussi, je m'étais laissé aller à nos anciennes manières, heureux et reconnaissant de ce qu'il me laissait faire; mais imperceptiblement, à mesure que j'y tenais davantage, Joe y tenait moins, et il commença à s'en déshabituer; tout en m'en étonnant d'abord, j'arrivai bientôt à comprendre que la cause était en moi, et que la faute en était toute à moi.

Ah! n'avais-je donné à Joe aucune raison de douter de ma constance et de penser que, dans la prospérité, je deviendrais froid avec lui, et que je le repousserais! N'avais-je donné au cœur innocent de Joe aucun motif de sentir instinctivement, qu'à mesure que je reprenais des forces, son pouvoir sur moi s'affaiblirait, et qu'il ferait mieux de me lâcher à temps, et de me laisser aller avant que je ne m'affranchisse moi-même?

C'était en allant promener dans les jardins du Temple, pour la troisième ou quatrième fois, appuyé sur le bras de Joe, que je vis bien clairement le changement qui s'était opéré en lui. Nous nous étions assis sous la chaude lumière du soleil, regardant la rivière, et il m'arriva de dire au moment où nous nous levions:

«Voyez, Joe, je puis très bien marcher maintenant; vous allez me voir rentrer seul.

—Il ne faudrait pas vous forcer pour cela, Pip, dit Joe; mais je serais heureux de vous en voir capable, monsieur.»

Le dernier mot me choqua. Pourtant, comment me plaindre? Je n'allai pas plus loin que la grille du jardin; alors je prétendis être plus faible que je ne l'étais réellement, et je demandai à Joe de me donner le bras. Joe me le donna, mais il était pensif.

De mon côté, j'étais pensif aussi, car comment arrêter ce changement naissant en Joe? C'était une grande perplexité pour mes pensées déchirées de remords, que j'eusse honte de lui dire exactement dans quel état je me trouvais et où j'en étais arrivé, je ne cherche pas à le cacher; mais j'espère que les motifs de mon hésitation n'étaient pas tout à fait indignes. Il aurait voulu m'aider à sortir de tous ces petits tracas; je le savais, et je savais qu'il ne devait pas m'aider, et que je ne devais pas souffrir qu'il m'aidât.