- L'enfant? dit le juif d'une voix étouffée.
- Guillaume l'avait pris sur son dos et filait comme le vent. Nous nous arrêtâmes pour le mettre entre nous deux; il avait la tête pendante et il était glacé. Ceux qui nous poursuivaient étaient sur nos talons. Chacun pour soi, quand il y va de la potence; nous leur avons faussé compagnie et laissé le marmot étendu dans un fossé: mort ou vif, je n'en sais rien.»
Le juif n'écouta pas un mot de plus; il poussa un affreux hurlement, s'arracha les cheveux et ne fit qu'un bond dans la rue.
CHAPITRE XXVI. Un personnage mystérieux paraît sur la scène. - Détails importants étroitement liés à la suite de cette histoire.
Le vieillard avait gagné le coin de la rue avant de se remettre de l'émotion que lui avaient causée les nouvelles apportées par Tobie Crackit. Non seulement il n'avait pas ralenti son allure ordinaire; mais il hâtait le pas encore plus que d'habitude, de l'air d'un homme effaré et en proie à une violente agitation; une voiture lancée au galop faillit le renverser, et les cris des passants, à la vue du danger qu'il courait, lui firent gagner le trottoir. Après avoir évité autant que possible les grandes rues, et cheminé par des ruelles ou des passages obscurs, il atteignit enfin Snow-Hill. Là il se mit à marcher encore plus vite qu'auparavant, et ne ralentit sa course qu'après s'être engagé dans une cour, où, comme s'il se trouvait enfin dans son élément, il reprit son pas ordinaire et parut respirer plus à l'aise.
Au point de jonction entre Snow-Hill et Holborn-Hill, à main droite en sortant de la Cité, se trouve un passage étroit et sale qui mène à Saffron-Hill. Là, dans de misérables échoppes, vous pouvez voir d'énormes paquets de foulards d'occasion, de toute grandeur et de toute nuance. C'est là qu'habitent les receleurs qui les achètent des voleurs. Des centaines de ces foulards, fixés à des chevilles, pendent aux fenêtres ou au-dessus des portes; à l'intérieur il y en a d'empilés par centaines sur des tablettes. Ce passage, ou plutôt cette colonie commerciale, a une existence qui lui est propre, son barbier, son café, sa taverne, sa boutique de friture. C'est pour tous les filous de bas étage un véritable marché, visité de grand matin ou le soir, entre chien et loup, par des marchands silencieux, qui traitent leurs affaires dans d'obscures arrière-boutiques, et s'en vont à la dérobée comme ils sont venus. Là le marchand d'habits, le rapiéceur de savates, le marchand de chiffons, étalent leur marchandise comme une enseigne pour le filou, et des tas d'os et de ferrailles, des lambeaux d'étoffes de laine ou de toile, pourrissent ou se rouillent dans des caves humides et noires.
C'était dans ce passage que le juif venait d'entrer; il était bien connu des sales habitants du lieu, car tous ceux qui étaient en vedette sur le pas de la porte, vendeurs ou acheteurs, le saluaient familièrement d'un signe de tête quand il passait. Il répondit de la même manière à leur salut, mais ne s'arrêta qu'au bout du passage, pour adresser la parole à un brocanteur de petite stature, assis, autant du moins qu'il pouvait y entrer, dans un fauteuil d'enfant, et fumant sa pipe devant sa boutique.
«En vérité, monsieur Fagin, rien que de vous voir il y a de quoi guérir d'une ophtalmie, répondit le respectable négociant au juif qui lui demandait des nouvelles de sa santé.
- Le voisinage était un peu trop chaud, Lively, dit Fagin en relevant ses sourcils et en se croisant les bras.
- C'est vrai! j'ai déjà entendu des gens s'en plaindre à plusieurs reprises, répondit le brocanteur, mais cela se refroidit bien vite; ne trouvez-vous pas?»