La Conférence du parti socialiste-fédéraliste, du 10 mai, prend une résolution toute spéciale, par laquelle elle interdit à ses membres d’assumer des postes dans le gouvernement du Hetman. Cette interdiction fut maintenue jusqu’à la fin d’octobre, au moment où la défaite allemande devenant certaine, et comprenant que sa politique courait à un krack si elle ne s’appuyait pas sur les milieux ukrainiens, le Hetman se mit à prodiguer des assurances qu’il l’orienterait désormais dans un sens purement national et qu’il aborderait sans retard les réformes démocratiques. Certains hommes politiques entrèrent alors dans le gouvernement du Hetman, mais à titre personnel et dans le seul but de prévenir un soulèvement populaire au moyen de réformes démocratiques urgentes et en premier lieu, de la réforme agraire.
Les nouveaux ministres ukrainiens virent, cependant, aussitôt, qu’ils n’avaient point de majorité dans le Cabinet et qu’à eux seuls, ils étaient impuissants à faire réaliser les réformes nécessaires. Le Congrès National Ukrainien dont ils réclamaient la convocation n’ayant pas été autorisé, ils quittèrent le gouvernement dans la nuit du 14 au 15 novembre. Depuis le coup d’Etat et l’avènement de l’Hetman, des représentants de milieux politiques ukrainiens n’ont donc participé au gouvernement que pendant une quinzaine de jours et encore n’y ont-ils formé qu’une minorité.
La responsabilité pour la politique intérieure et étrangère pratiquée par l’Hetman depuis le coup d’Etat du 29 avril jusqu’au jour de son renversement, ne peut donc être mise en aucune façon à la charge des partis politiques ou des milieux sociaux ukrainiens.
Le Cabinet formé le 2 mai par M. Vassilenko et présidé par M. Lizogoub, octobriste, est un cabinet tout à fait incolore au point de vue de la politique et de l’idée nationales.
M. Kolokoltzoff, qui occupe bientôt après le poste de ministre de l’Agriculture, est réactionnaire; les autres ministres appartiennent soit au parti cadet pan-russe, hostile à la régénération ukrainienne, ou bien ont un programme très rapproché de celui des cadets.
Le ministre des Finances, M. Rjepetski, cadet, reconnaît ouvertement dans son discours prononcé au Congrès des Cadets (Kievskaia Mysl du 11 mai), qu’il a pris une part personnelle à l’élection du Hetman, ainsi qu’aux tentatives «de rapprochement avec nos nouveaux alliés» (c’est-à-dire l’Allemagne et l’Autriche).
Le cadet Vassilenko s’exprime au même Congrès d’une manière encore plus catégorique: «Je me suis depuis longtemps déjà convaincu, déclare-t-il, que les circonstances historiques se sont formées de telle façon que nos intérêts économiques et commerciaux sont liés aux Puissances centrales et principalement à l’Allemagne... Notre histoire nous montre que nos intérêts nous liaient d’une manière plus vivante à l’Allemagne qu’à l’Angleterre. C’est surtout grâce à l’Angleterre que nous avons perdu la partie au Congrès de Berlin; c’est grâce aux diplomates anglais que nous avons perdu les Dardanelles et Constantinople. L’Allemagne et nous, nous sommes géographiquement voisins et nos intérêts respectifs sont liés les uns aux autres. Il en a été ainsi avant la guerre, il en est ainsi actuellement, il en sera ainsi, je crois encore, après la guerre.» (Kievskaia Mysl, no 72.)
Cette manière de voir des ministres cadets est sanctionnée ensuite par le leader du parti cadet, M. Milioukov. «Je m’oppose résolument à l’interdiction doctrinaire défendant aux membres du parti cadet d’établir des accords avec les Allemands ou de faire appel à leur concours en vue du rétablissement du pouvoir et de l’ordre et de l’organisation des affaires locales», écrit-il dans sa Déclaration au Comité Central (Kievskaia Mysl du 2 août, no 137).
Dès les premiers jours de son existence, le nouveau cabinet manifeste son activité par des arrestations d’hommes politiques ukrainiens, par le rétablissement de la censure, particulièrement sévère pour les journaux ukrainiens, etc. La «République du Peuple ukrainien» est débaptisée et nommée «Puissance d’Ukraine». Les gros agrariens et industriels se sentent désormais maîtres absolus de la situation. La réaction est partout, à tout moment. Aux postes et aux emplois officiels, on commence à remplacer les Ukrainiens par des dignitaires et des fonctionnaires de régime tsariste, venus par trains entiers de Petrograd et de Moscou.
Dans le même temps, cependant, l’Hetman et ses ministres affirment partout la nécessité de raffermir l’indépendance politique de l’Ukraine.