Au cours d’une conversation avec le Dr Leberer, correspondant du Berliner Tageblatt, le Hetman dit: «Je crois que bien des gens, en Allemagne, me considèrent comme réactionnaire et partisan résolu d’une fédération avec la Grande Russie. C’est inexact. Toute aussi erronée est l’intention que l’on me prête d’englober de nouveau l’Ukraine dans l’ancien Empire Russe». (Kievskaia Mysl du 10 mai).
«L’Ukraine doit être un pays indépendant», déclare à son tour M. Vassilenko dans son discours au Congrès du parti cadet (Kievskaia Mysl du 11 mai).
Les mêmes idées sont développées par M. Lizogoub dans le discours qu’il prononce à un banquet politique au cours duquel il déclare que son gouvernement espérait, avec l’aide de l’Allemagne et en communion avec la culture allemande, créer un Etat ukrainien indépendant (Kievskaia Mysl du 23 mai).
C’est encore d’une Ukraine «puissante» et indépendante que parle le Hetman dans sa lettre officielle au premier ministre M. Lizogoub (Kievskaia Mysl du 9 juillet).
Du jour où M. Igori Nistiakovski devient ministre de l’Intérieur, la réaction s’accroît encore davantage et se manifeste d’une façon plus ouverte et plus décisive. On arrête les gens et on les emprisonne sur une simple suspicion ou sur une dénonciation. Le nombre d’arrestations atteint plusieurs milliers.
C’est ce même Nistiakovski qui, à l’instigation des Allemands, prend des arrêtés d’expulsion contre quelques Français. Un jeune Ukrainien, ayant eu vent qu’une mesure semblable se tramait, en informe M. M. qui s’empresse d’en faire part à tous ceux que l’expulsion pouvait atteindre. Sans y ajouter une foi entière, chacun prend secrètement ses dispositions pour ne pas laisser sa famille dans le besoin et le reste de la colonie dans le désarroi et l’isolement. Aussi, quand les Allemands apportèrent l’ordre d’avoir à quitter l’Ukraine dans les quarante-huit heures, personne ne fut pris au dépourvu. D’ailleurs, la mesure n’atteignit pas tous ceux qu’elle avait d’abord menacés. Au nombre des expulsés furent les consuls de Grèce et d’Espagne.
Ces arrestations et expulsions n’empêchent pas d’ailleurs M. Nistiakovski d’affirmer que «l’Ukraine s’est engagée, avec le concours de l’Allemagne et de l’Autriche, dans la large voie d’une existence indépendante en tant qu’Etat» et que «le mouvement puissant des paysans a fait de nouveau surgir le drapeau historique de l’indépendance ukrainienne: l’institution de Hetman». (Kievskaia Mysl du 24 août, no 142).
Le même M. Nistiakovski ne reconnaît pour langue d’Etat, encore au commencement de septembre, que la langue ukrainienne exclusivement (Kievskaia Mysl, no 153). De son côté, le Hetman, au dîner offert par Von Kirbach, parle de l’armée ukrainienne à créer, comme de la base d’une puissance ukrainienne indépendante (Kievskaia Mysl, no 187).
De telles contradictions entre les déclarations publiques du Hetman et de ses ministres au sujet de l’indépendance ukrainienne et de l’idée nationale, d’un côté, et leurs actes, de l’autre, seront comprises aisément si l’on tient compte de la politique de duplicité adoptée par le Gouvernement allemand et ses agents vis-à-vis de l’Ukraine.
En assurant les Ukrainiens de leurs sympathies pour l’idée d’indépendance de l’Ukraine, les réactionnaires allemands pensent en réalité au rétablissement, avec le temps, d’une Russie réactionnaire unie et forte. A Kiev, les partis de droite et les monarchistes, avec, à leur tête, M. Pourichkévitch, s’agitent ouvertement dans ce sens. Il est hors de doute que les milieux réactionnaires allemands sont en contact avec eux et projettent des actions communes en vue de remplacer les Bolcheviks en Russie par un régime monarchiste réactionnaire.