Le premier décret fait des mécontents parmi les étudiants qui projettent de se réunir à l’Université pour étudier la situation. La réunion est interdite. Sans tenir compte de cette interdiction, les étudiants et les étudiantes forment un cortège et veulent se rendre par Bibikovski Boulevard à l’Université Saint-Vladimir, mais un groupe de volontaires à cheval accourt et sans sommation aucune, tire sur le cortège. Bilan de la journée: quatorze morts dont trois cursistes (étudiantes) et une trentaine de blessés.
Le second décret affecte surtout la population israélite qui manifeste son mécontentement en fermant ses magasins, en boycottant les valeurs russes et, autant qu’elle le peut, en faisant filer les jeunes gens à Vienne et à Budapest, les seuls endroits encore accessibles aux voyageurs venant de l’Ukraine.
On annonce officiellement que des missions militaires alliées vont arriver à Kiev et que M. Henno viendra s’établir près du Hetman. On réquisitionne l’hôtel Continental (encore habité par des Allemands) pour héberger les missions, et deux étages d’une maison sise rue Luteranskaia, no 40, pour M. Henno. Il convient aussi de bien loger les nombreux soldats français qui vont arriver: alors on réquisitionne les théâtres, les salles des cafés-concerts et les cinémas; pour les recevoir comme ils le méritent, des comités s’organisent, des souscriptions sont ouvertes et le Ministère des Affaires Etrangères informe par la voie des journaux qu’un personnage officiel a été désigné pour élaborer avec le concours des comités le programme de la réception, d’abord du Consul M. Henno, puis du Général Franchet d’Esperey et de son Etat-Major, des Etats-Majors alliés, enfin des troupes françaises, anglaises, roumaines, italiennes et polonaises qui «viennent soutenir l’armée des Volontaires contre les troupes de Petlioura et celles des Bolcheviks».
La Colonie française ne veut pas rester en arrière. Elle ouvre une souscription et aussitôt chacun se met à l’œuvre pour que la réception des poilus soit le plus grandiose possible: l’argent afflue, des drapeaux, des fleurs, des guirlandes sortent des doigts diligents de toutes les Françaises.
Encerclement de Kiev par l’armée de Petlioura
Dans ce ciel serein, des coups de canon se font tout à coup entendre: il paraît que Petlioura a réuni autour de lui des «bandes de pillards et de bandits»,—c’est ainsi que s’exprime la presse,—qui voudraient s’emparer de Boïarka. En réalité, ce sont les recrues qui ont répondu à la mobilisation décrétée par Petlioura et la Ligue Nationale. Autour de ce noyau, au fur et à mesure de son avance en Ukraine, les paysans se rassemblent pour combattre contre Skoropadsky. L’Ukraine presque toute entière est déjà reconquise par son «Libérateur», et ce n’est pas à Boïarka que le canon tonne, mais aux environs de Swetochine. L’encerclement de Kiev est d’ailleurs bientôt si total, que les paysans n’y entrent plus pour l’approvisionner.
Les aliments de première nécessité se vendent à des prix inconnus jusqu’à ce jour: le pain devient rare et vaut 3 roubles la livre de pain gris, 10 roubles le pain blanc, les œufs 38 roubles la dizaine, le lait 3 roubles le petit verre, la viande 7 roubles la livre, le beurre de table 80 roubles, le beurre de cuisine 50 roubles, et toutes ces denrées de première nécessité sont presque introuvables.
Le canon tonne de plus en plus fort, les mitrailleuses se mettent de la danse. L’émoi devient grand dans Kiev où chacun revit les heures sombres du bombardement des Bolcheviks. La presse, elle, est optimiste et le Hetman fait afficher sur les murs de Kiev, deux proclamations de M. Henno au peuple de l’Ukraine. Il y est dit que le Gouvernement français reconnaît l’Ukraine telle qu’elle est alors constituée, et qu’il fait confiance au Hetman et aux nouveaux ministres qu’il vient de se choisir.
Si elles ne sont pas apocryphes, ces deux proclamations laissent supposer que le Gouvernement de la République française condamne la République ukrainienne et ne veut voir à Kiev, comme dans le reste de la Russie qu’un seul Gouvernement, le Gouvernement monarchiste de Skoropadsky.