L’effervescence est grande en ville et les réflexions échangées entre les lecteurs très nombreux de ces placards, lecteurs appartenant à toutes les classes et à tous les partis, ne sont nullement en faveur du représentant de la France et, partant, de la France elle-même. Les Français qui vivent à Kiev depuis un certain nombre d’années, et qui de ce fait, sentent mieux que d’autres, aveuglés par leurs sympathies ou leurs intérêts, battre le cœur ukrainien, ceux qui ont vu la marche rapide du nationalisme de ce peuple, sont convaincus que leur gouvernement ou du moins son pseudo-représentant commet une lourde faute. Ils condamnent hautement celui qui se dit Consul de France à Odessa. Ni le ton, ni la forme de ces proclamations ne sont d’un républicain; le style ne peut être que d’un monarchiste, ou d’un républicain au service des intérêts monarchistes.

Les nombreux agents allemands ne manquent pas d’exploiter ce fait contre la France; ils s’en servent aussitôt dans les campagnes pour détruire dans le cœur des paysans la sympathie naissante pour les vainqueurs de la Marne et de Verdun. Aussi les Français, presque tous sympathiques au mouvement ukrainien, répandent sous le couvert du manteau que ces proclamations ne peuvent être rédigées que par le Hetman lui-même, afin d’étayer une cause déjà chancelante.

L’impression produite par ces deux proclamations diminuant un peu, un nouveau grand placard annonce aux habitants de Kiev, d’une phrase brève, mais en gros caractères, qu’Henno venait d’être nommé Consul de France à Kiev et que Franchet d’Esperey prenait le commandement des troupes françaises qui allaient opérer en Ukraine.


Prise de Kiev par Petlioura

Toutes ces proclamations et tous ces placards n’empêchent pas Petlioura et son armée de faire leur entrée à Kiev quelques jours plus tard, le 14 novembre, au milieu des acclamations d’une foule enthousiaste. Au même moment, d’un autre côté de la ville, une troupe de volontaires, 300 environ, sortait pour s’en aller rejoindre vers le sud l’armée de Denikine. Les autres officiers de l’armée des Volontaires rentrent chez eux, ou s’enferment à l’hôtel François, pour y attendre les événements. Les jeunes gens des trois dernières classes des gymnases qui avaient été mobilisés pour maintenir l’ordre dans la ville, reviennent au sein de leur famille et reprennent leurs études.

On s’attendait à des représailles contre les officiers volontaires et à un pillage de la ville (les journaux du Hetman avaient annoncé que Petlioura, pour entraîner ses «bandes» à l’assaut de Kiev, leur avait promis dans un ordre du jour de leur livrer la ville pendant trois jours). Il n’en est rien. Le nouveau Gouverneur de Kiev prend les mesures les plus énergiques pour assurer la tranquillité et surtout le ravitaillement de la population affamée depuis un mois. Aux familles des officiers et aux consuls qui l’interrogent, il affirme qu’aucune exécution ne sera faite avant que le procès de chaque officier ne soit instruit et une sentence prononcée. En attendant le procès et la sentence, les coupables et les suspects sont enfermés au Musée pédagogique d’où 18 sur 7 à 800 sortent pour subir la peine prononcée contre eux «pour avoir commandé des fusillades d’Ukrainiens et organisé des corps de troupe pour combattre contre les armées de la République ukrainienne».


Le Directoire et les Représentants de l’Entente

Le premier soin de Petlioura dont les sentiments francophiles ne sont douteux pour aucun de ceux qui le connaissent, est d’organiser le Directoire et d’adresser une note au Représentant des Alliés à Odessa pour lui demander les raisons qui avaient amené l’Entente à débarquer ses régiments sur le territoire ukrainien sans prévenir le Gouvernement du pays. En même temps, les troupes ukrainiennes qui se sont portées vers Odessa et occupent en partie la ville exigent que les troupes de Denikine se retirent. Celles-ci refusant, un combat s’engage, mais voyant des soldats français dans les rues, pour éviter un conflit avec l’Entente, le commandant ukrainien cesse les hostilités et se retire à Razdielnaia, où vient cantonner, à côté des Ukrainiens, une compagnie de zouaves avec quelques pièces d’artillerie de montagnes.