Quelques semaines plus tard, arrivait également à Kiev, M. Jean Pélissier, le seul Français au courant depuis longtemps de la question ukrainienne et jouissant dans tous les milieux ukrainiens de la plus vive sympathie. L’ambassadeur de France en Russie, M. Noulens, avait l’heureuse idée de l’envoyer se documenter sur place sur la vraie nature du mouvement ukrainien et s’assurer qu’il avait bien le caractère démocratique affirmé par ses promoteurs.

Il faudrait des pages entières pour parler de l’activité dépensée par M. Jean Pélissier durant son séjour en Ukraine. Qu’il suffise de dire que l’envoyé officiel de M. Noulens fut le premier français qui visita la Rada et le Secrétariat général et de regretter, comme le regrettent presque tous les Français résidant à Kiev, que la voix de M. Pélissier n’ait pas été écoutée dans les sphères à même d’agir à ce moment-là. L’histoire dira plus tard quels désastres auraient été évités à l’Ukraine et quel beau fleuron la France aurait attaché à sa couronne, si aux longs rapports de quelques incompétences galonnées, on avait préféré les notes plus succinctes, mais plus fondées, de M. Jean Pélissier.

Cet afflux de Français arrivant de France donna une nouvelle impulsion aux Sociétés de propagande française de Kiev.

La plus importante, l’Alliance Française, en sommeil depuis la mobilisation de presque tous ses dirigeants, sentit le besoin de nommer un nouveau Comité dont l’intelligente activité devait avoir de si heureux résultats. Des conférences avec projections sont aussitôt organisées à l’Université Saint-Vladimir, dans le but de faire connaître à tous l’héroïsme des soldats français sur le front, le courage des femmes françaises dans les hôpitaux, l’effort de toute la France à l’arrière. Ces conférences et les représentations théâtrales qui mettaient à contribution toutes les bonnes volontés et tous les talents des membres de la colonie française, réunirent, chaque quinzaine, plusieurs milliers d’Ukrainiens, de Russes, de Polonais et d’Israélites, heureux de voir de plus près ces Français que les agents allemands représentaient comme abattus et désespérés et d’entendre une langue dont l’harmonie est encore trop peu connue à Kiev.


L’offensive de Galicie

Tout à coup, les premiers échos d’une vaste offensive entreprise en Galicie arrivent, en même temps que les premiers blessés. Tout le monde en suit avec le plus vif intérêt les diverses phases, car on espère, cette fois, que la victoire amènera la paix des alliés. D’ailleurs, elle se présente sous les plus brillants auspices: Halitch est prise, les prisonniers arrivent en nombre imposant; les armées austro-allemandes semblent démoralisées par la brusquerie de l’attaque. L’espoir renaît dans tous les cœurs.

Hélas! ce ne devait pas être pour longtemps. L’ennemi se ressaisit, et attaque à son tour. Halitch est reprise, la débandade se met dans les troupes russes. C’est bientôt la panique sur tout le front: fantassins, artilleurs, soldats de toutes armes se sauvent en un affreux désordre, abandonnant tout le matériel à l’ennemi qui avance avec une rapidité vertigineuse, l’arme à la bretelle, à travers toute la Galicie.

A Kiev, il y eut un moment d’angoisse: les Allemands viendraient-ils jusque-là? La Galicie reconquise, un immense butin de guerre, la ruine de l’armée russe assuraient à l’ennemi un triomphe suffisant. Il se stabilise à la frontière orientale de la Galicie et y creuse ses tranchées.

On comprit alors le mal irréparable causé au pays par la Révolution, des ministres incapables, la dictature de la parole exercée par Kerensky. Une première vague maximaliste faillit tout emporter; Kornilov, dans sa tentative de mouvement militaire, échoue et se trouve à peu près seul.