Françoise a raison. Les choses ne vont ni aussi vite, ni aussi bien, que le veut l’optimisme exagéré de Marie-Antoinette Corbier.

Ah ! cette Moune ! Elle a jeté feu et flammes quand l’ennemi descendait en trombe sur Paris. Le miracle de la Marne l’a rendue délirante de joie… Le portrait du Général Joffre garde, depuis, une place d’honneur dans sa chambre à coucher. En parlant du grand soldat, il lui arrive de bégayer d’admiration.

— Dommage que celui-là ne soit pas célibataire, déclare-t-elle avec son turbulent cynisme, c’est le seul homme que je consentirais à épouser !

Quand sa nièce est présente, elle ajoute, non sans un brin de malice au fond de ses gros yeux :

— Il y en a bien encore un autre pour qui j’ai un faible, mais, celui-là, je suis trop vieille pour lui. Il s’appelle…

Mais Françoise ne répond pas.

Son service à l’hôpital-annexe de l’avenue Malakoff, que Mme Champel-Tercier, la femme du richissime banquier, a mis à la disposition de l’autorité militaire dans l’hôtel qui lui appartient, lui prend la majeure partie de son temps.

Vivant exemple d’endurance et d’énergie, Mlle de Targes fait preuve d’un inlassable dévouement. Ses nerfs sont d’acier, son corps de fer. Infatigable, elle ignore le repos. Ses mains fines ont appris à panser les plaies les plus répugnantes, à essuyer sans dégoût les plus affreuses purulences, à fermer pieusement les lourdes paupières des moribonds et sa douce voix a su bercer dans un beau rêve les plus atroces agonies…

Tous les blessés l’adorent. Elle est la fée de l’hôpital. Sa blonde silhouette n’a qu’à paraître pour que tous les visages s’illuminent et sa douceur est à tel point proverbiale que, familièrement, certains soldats l’ont dénommée « Bon-Temps ».

Il y a des titres de gloire qui ne valent pas celui-là… C’est du bon temps qu’on passe, grâce à elle, après les heures infernales subies et souffertes dans le frénétique carnage des champs de bataille. C’est du bon temps quand ses belles mains, agiles et souples, vous happent et vous soulèvent, tel un enfantelet, vous penchent, vous emmaillottent et vous bordent, chastement maternelles…