C’est encore du bon temps — et du meilleur — quand, au moment redouté des opérations délicates, son angélique sourire vous est une caresse légère avant l’envahissement par l’angoissante torpeur du chloroforme et de l’éther… C’est aussi du bon temps, quand, rouvrant les paupières après avoir frôlé l’infini de la mort, vous rencontrez ses yeux splendides où la bonté rayonne… Et les potions savamment préparées et remuées, les breuvages acidulés, dont la fraîcheur est un délice pour la bouche enfiévrée, les paroles berceuses et consolatrices, tout cela, — n’est-ce pas ? — oui, tout cela, c’est du bon temps pris sur les horreurs et sur les tortures d’une époque qu’on souhaite sans lendemain…

— Regarde-la passer, « Bon-Temps », mon vieux, a dit un jour un blessé à son voisin de lit. Tu trouves pas qu’on dirait une fleur ?…

Et Françoise, qui a entendu, est devenue pâle, atrocement…

Elle se souvient qu’elle fut, il y a quelques mois à peine, une triste fleur de France jetée par le hasard, très loin, dans une Cour d’Allemagne, et ses yeux, qui ont tant pleuré, ses yeux qui ont pleuré d’angoisse, pleuré de honte sous l’odieux claquement du fouet, ses yeux éblouissants et splendides se ferment pour revoir, une fois encore, la brune image de la Triestine, de cette petite Rina qui, héroïquement, a sacrifié sa vie pour la sauver…

En dépit des suppositions favorables de Moune, qu’est-elle devenue, hélas ! la pauvrette ? Françoise se reproche de l’avoir écoutée, de l’avoir abandonnée, de s’être enfuie lâchement, poursuivie, talonnée par une horrible épouvante… Oui, Marina est morte… Elle le comprend. Elle le devine. Elle le sent, et des sanglots lui montent à la gorge, l’étouffent…

Des journaux suisses lui ont appris la fin du Prince Hugo, massacré en Lithuanie, à la tête de ses troupes. Tiens ! Elle ne l’avait donc pas tué tout à fait, celui-là ? Elle n’a même pas eu un tressaillement !… Par contre, Moune s’est livrée aux douceurs démonstratives de la plus intense jubilation.

— Ça fait une jolie crapule de moins ! a-t-elle déclaré en guise d’oraison funèbre. A propos, sais-tu ce que j’apprends, mignonne ? La mère Fessier, cette abominable gueuse, vient d’être expulsée ! Elle était Boche de naissance, cette coquine, ma chère !… A qui se fier ?…

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* *

— « Bon-Temps » !… « Bon-Temps » !…

C’est Mme Champel-Tercier qui, cordiale, interpelle ainsi Mlle de Targes, au moment où, après deux nuits blanches, la jeune fille s’apprête à regagner le petit hôtel de la rue Desbordes-Valmore où l’attend, monoclée, maugréante et attendrie, tante Moune.