— Ah ! Que tu es donc peu sérieuse !… Rire en un pareil moment !
A quoi la nièce, un doigt levé vers le front, de répondre d’un ton doctoral :
— Damoizelle Moune, souvenez-vous que Sainte Thérèse, qui n’était point sotte, a écrit quelque part, dans un très vieux bouquin, cette phrase que je cite afin de la livrer à vos méditations : « La meilleure religieuse, c’est la plus gaie ! »
— Te voilà bien savante, ma France !
— Voui. Le plus curieux, c’est que l’opinion de cette noble fille est partagée par un Juif, car Spinoza a dit aussi :
« Il n’y a qu’une vertu : la Joie ! »
II
« Mon frère Jacques. »
C’était rue Desbordes-Valmore, chez Jacques Provence, la fin du déjeuner. On venait de quitter la vaste salle à manger moyen-âgeuse du romancier, pour passer au fumoir où la divette Ady Marfeuil, promue, pour quelques instants, à la dignité de maîtresse de maison, servait le café aux invités, avec sa grâce un peu inquiétante d’androgyne montmartoise : cheveux courts, « chemisier » orné de perles et jupe-culotte révélant d’impeccables jambes gaînées de soie.
— « Les plus jolies pincettes de Paris ! » avait déclaré Jacques Provence.
L’hôte de céans, affalé sur un divan bas, lançait indolemment au plafond les nuages parfumés d’une cigarette égyptienne. Les cheveux, d’un roux ostensiblement factice, ramenés « à l’enfant » sur un front bas ; d’anciens beaux yeux, glauques, soulignés de crayon, capotés de poches avivées de fard se perdant dans les bajoues d’une courte barbe, de teinte aussi violente que la coiffure, prêtaient au dernier descendant des Targes et Falède une physionomie barbare, un peu byzantine, où, seuls, étaient demeurés intacts le nez fin et la bouche fièrement arquée.