Nul ne semblait se souvenir d’un titre dont il ne tirait aucune vanité. On ne sait d’ailleurs pourquoi il avait renoncé à le porter. Un jour, par fantaisie, et aussi par amour du pays où son adolescence s’était épanouie, où la fortune lui avait souri, il avait signé l’un de ses tout premiers articles du pseudonyme de Provence. Avec le succès, le nom lui était resté. Il y tenait, comme à une sorte de fétiche.

A vingt-cinq ans, lorsque son frère Lucien épousait Mlle de Mertilles, il était déjà lancé et bien lancé.

Pas plus que Marie-Antoinette Corbier, mais pour des raisons toutes différentes, il n’assista au mariage du cadet. Le nom qu’il avait adopté, semblant renoncer à celui des Targes-Falède, et le genre d’existence qu’il menait, avaient creusé un abîme entre les jeunes gens. Plus tard, en termes secs, l’aînée l’avertissait de la mort d’un frère, à demi-oublié déjà, en même temps que de la naissance, pour lui indifférente, d’une nièce s’appelant Françoise.

Sans que Jacques se préoccupât autrement de la famille qui lui restait, dix années glissèrent. Lors de sa première communion, Françoise, exprimant un désir d’enfant gâtée, voulut informer elle-même l’oncle qu’elle avait à Paris d’un événement qu’elle jugeait considérable. « L’homme célèbre » crut devoir répondre par un cadeau. Depuis, avec ponctualité, en dépit de l’irritation un peu jalouse de Moune, Françoise faisait avec le romancier l’échange de courtoises banalités.

Pour Provence, insouciant égoïste, mieux encore que pour tout autre, la vie, cette terrible vie, avait rentré ses griffes, se montrant immuablement bonne fille. Jamais, dans un inutile effort, la main de Jacques ne s’était tendue vers tous les fruits, même défendus, que son capricieux désir avait caressés. Riche, notoire, un peu las, sans avoir été la proie d’un véritable chagrin, un seul désespoir le tenaillait maintenant : Vieillir !…

Le lent supplice des teintures, l’énervement des massages électriques, la souffrance aiguë de l’épilation, le vol organisé autour de lui par une poignée de charlatans, abusant de sa puérile crédulité, les chantages louches dont il était le complaisant objet, tout cela, il le subissait docilement afin de conserver l’illusion d’une beauté, à tout jamais disparue, sombrée plutôt dans les pires débauches. En dépit de son masque flétri, strié de couperoses, de ses chairs molles, il voulait, comme le chante Thaïs, être encore et toujours « éternellement » le beau Provence, celui qui, peu après la parution du livre de Loti, Mon frère Yves, avait mérité le surnom nettement équivoque, pour les gens trop bien renseignés, de Mon frère Jacques

Il lui avait alors été donné de passer, à Marseille, pour le héros assez singulier d’un scandale ayant pris fin par des coups de revolver échangés entre nervis et marins en bordée… Des arrestations avaient eu lieu. La presse s’était emparée de l’affaire. Sa réputation fâcheuse partait de là.

Loin de lui nuire dans l’esprit du public, ses livres bénéficièrent de l’indulgence extrême qu’on témoignait à leur auteur. Les ans n’avaient point atténué le privilège d’un tel engouement. De temps à autre, la chronique, avec une curiosité toujours aussi vive, s’emparait des moindres événements de sa vie privée.

Récemment, encore, n’avait-on pas annoncé qu’il devait épouser Liane de Parme, courtisane fameuse ? A vrai dire, il ne vivait avec celle-ci que sur un pied de camaraderie libertine. Cette union singulière avait, tout de suite, déchaîné les rosseries. Aurélien Branteyl, peintre de l’une et ami de l’autre, déclara que c’était là le mariage « de la Carne et du Lapin »… Liane, enivrée de réclame, se montrait ravie de cette publicité nouvelle obtenue sans qu’elle eût eu, pour cette fois, recours à des moyens éventés : empoisonnement au laudanum ou disparition d’un rang de perles. Elle avait usé, sans discrétion, de tels procédés. Les journaux ne parlaient plus que de cette union ultra-parisienne. Oh ! combien !…

Soudain, tout craqua. Les fiançailles rompues, — pour quel motif ?… — Liane s’enfuyait en Écosse, et Provence en Italie. Ils étaient devenus, sans qu’on en ait jamais su exactement la cause, deux ennemis acharnés. Revenue en France, une année plus tard, la Belle des Belles eut, pour juger son ex-favori, un mot cruel.