Ah ! ce Gœthe ! Ce Gœthe et ce Wagner, ce qu’on m’en rebat les oreilles ! Je les subis jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la nausée !…

Après le « lectoure », précipitamment, tout le monde se réveille. Si tu voyais leurs têtes !… Les voyageurs d’un paquebot qu’on flanque en bas de leur lit en criant : « Sauve qui peut ! » n’auraient pas l’air plus effaré !… On joue par petites tables aux échecs, au loto (!) au bridge, surtout au bridge, et la passion du jeu anime, peu à peu, ces visages alourdis par une nourriture compliquée. Son Altesse est une joueuse enragée. Quand elle gagne, elle se montre généreuse et distribue, dès le lendemain, des petits cadeaux, touchants et ridicules, à tout le monde. Quand elle perd, fulminante, elle injurie ses partenaires, les dents serrées, les yeux mauvais.

Je ne participe à aucun jeu. Je regarde. Vers minuit, on apporte des sirops glacés, des gâteaux et, naturellement, du café au lait !! !… Tout le monde se jette là-dessus avec voracité… Encore manger !… Toujours manger !… Quelle préoccupation constante pour ces ventres aux abois ! Quand vous n’ingérez pas comme eux, on vous tient pour malade, on vous regarde avec inquiétude…

Un peu après ces beuveries, chacun regagne son logis. Alors, Son Altesse demeure seule avec Von Welschmann, Wogenhardt et Euphrosine, Mina de Gohenlirch. Le Protocole veut que cette grâce antique, solennelle et décharnée, assiste au coucher de Son Altesse. Grand bien lui fasse ! C’est une faveur dont je ne saurais me montrer envieuse.

Non sans satisfaction, je regagne ma tour d’angle. J’embrasse le portrait de la Moune, je souris au majestueux profil de Jacques Provence, travesti en fabuleux Rajah — photo qu’il m’a donnée avant mon départ — et, sagement, je glisse dans les bras d’un amant très convenable, le seigneur Morphée…

Je dors peu, mais bien. Le matin, de bonne heure, j’ouvre mes fenêtres afin d’admirer le paysage. Il n’est pas dénué de beauté. Au fond, une haute forêt de sombres sapins ; à gauche, perdue dans un lointain brumeux, la ville de Felsburg couronnée par le dôme doré de sa cathédrale ; à droite, une autre forêt plus proche, plus claire et, à mes pieds, l’abîme glauque et profond d’un torrent qui bouillonne près des fossés du Palais. Bref, un beau décor d’opéra.

Du Mont-Boron, j’ai reçu, moi aussi, des nouvelles du susdit Rajah. Il m’a dit n’être pas très bien portant, en m’envoyant son dernier livre L’Évangile de la Volupté. C’est effarant, mais il y a des passages qui sont très, très beaux. Moi, je lui trouve beaucoup de talent, tu sais ?…

Te rappelles-tu les réserves qu’il a formulées lorsque je lui ai dit avoir accepté la situation offerte si spontanément par Mme d’Ambleuze ? Après m’avoir presque jetée à la tête de cette évaporée, il a paru mécontent de cette réussite :

— Est-ce qu’on s’emballe comme ça ? On réfléchit ! Tu aurais pu me consulter ! etc…

Il n’aime pas Son Altesse. Tu sais comme il est influençable. Un potin a raison de lui. Un ami a dû lui faire quelques ragots sur elle. Moi, jusqu’à ce jour, je n’en puis dire que du bien.