— Je t’admire, s’exclamait Mlle Corbier, que son rond visage, empourpré de colère et couronné d’une toque de fourrure, rendait pareille à quelque gros hérisson furieux, — je t’admire !… On nous vole, on nous pille et tu sembles trouver quasi-naturelle l’action abominable d’une fripouille à qui je voudrais arracher les yeux, la langue, les oreilles et à qui, volontiers, je dévorerais les tripes !…
— Oh ! Moune ! reprochait la nièce d’un ton amusé. Moune ! faut-il vraiment que tu sois peu dégoûtée pour devenir anthropophage ! Toi, une végétarienne, te repaître des morceaux les moins choisis d’un notaire infidèle ! Fi ! Mademoiselle Marie-Antoinette Corbier, vous n’êtes qu’une sadique !
— Et toi une effrontée !
— Moune ! je te rappelle au calme ! Tu as trop enfoncé ta toque sur les yeux, ma chérie, ça te fait ressembler à Jean-Jacques Rousseau !
— Si tu savais ce que tu m’exaspères avec l’ironie continuelle de tes observations ! ce que tu m’énerves ! ce que tu m’agaces !… Écoute : Voilà vingt-deux ans que tu es ma fille — ou presque — et Dieu sait si tu as jamais reçu de moi la moindre pichenette, mais je te jure, ma petite, que si tu continues, je te gifle !
— Non ?…
— Parfaitement ! Et puis je descends au premier arrêt. Tu te débrouilleras là-bas avec « l’homme célèbre ». Un fou et une toquée, vous êtes faits pour vous entendre !
— Pauvre grande ! Viens que je te bise !
Françoise a suspendu au cou de la furibonde, et si lamentablement comique, Marie-Antoinette Corbier, le collier de ses beaux bras frais. Son fin visage, aux cheveux de mousse cuivrée, s’est appuyé sur les bonnes grosses joues empourprées, soudain ruisselantes de larmes, de la vieille demoiselle qui, mi-fâchée, mi-souriante, cherchait à se dégager de cette douce étreinte, opposant, pour la forme, un semblant de résistance qu’elle aurait voulu plus stoïque.
Sur un oreiller où, faisant mine de se lever, la toque Jean-Jacques venait d’être gaiement bousculée par sa nièce, les deux femmes maintenant s’embrassaient.