Une affection profonde les unissait tendrement l’une à l’autre. D’indissolubles liens attachaient ces deux cœurs, liens faits de gratitude et d’admiration réciproques. Depuis sa triste naissance d’orpheline, Françoise n’avait-elle pas toujours été l’enfant gâtée, l’unique amour, la seule et véritable adoration de Marie-Antoinette Corbier ?

Quand ce bébé était tombé dans sa vie, comme un aérolithe dans les plates-bandes d’un jardin de curé, bouleversant une existence ouatée, douillette et confortable, de célibataire irréductible, quadragénaire et bien rentée, Marie-Antoinette avait trouvé toute naturelle la tâche qui lui incombait, mettant à la remplir autant d’ardeur que de joyeuse hâte.

Enfin ! Enfin, elle allait donc avoir quelqu’un à aimer !… Quelqu’un dont elle n’aurait à craindre nulle peine et nulle trahison, quelqu’un sur l’âme de qui elle comptait pouvoir régner, à sa façon, en souveraine maîtresse !

Cette moustachue, dont la poitrine opulente et l’académie de lutteuse eussent fait bonne figure chez Marseille, affichait des allures de despote. Ah ! si elle avait eu un mari !… En voilà un qu’elle eût, prétendait-elle, mené non pas à la baguette, mais à la cravache ! Il eût fait beau voir qu’il la trompât !… Elle déclarait, avec un sérieux impayable, que si, jadis, on avait inventé une ceinture de chasteté pour martyriser les femmes, il fallait que celles-ci eussent eu l’imagination bien pauvre pour n’avoir point trouvé de réplique.

— Qu’auriez-vous donc inventé ? lui demanda une bonne âme.

Dans sa terrible ingénuité, doublée d’une brutale franchise, l’hurluberlu répondit, tout-à-trac :

— Tiens, parbleu ! Un étui en fer avec des piquants tout autour !…

Le mot scandalisa. Répété sous le manteau, avec des gorges chaudes, il fit le tour de la société génevoise, et Mlle Marie-Antoinette Corbier perdit le bénéfice de plusieurs relations mondaines, auxquelles elle avait la faiblesse de tenir et qui lui gardèrent une rancune offusquée, pour avoir si crûment dépeint des images bravant, de toute évidence, l’honnêteté.

D’autres théories, aussi subversives que tyranniques, professées par elle avec une autorité plus bruyante que réelle, n’avaient réussi qu’à mettre en fuite les nombreux soupirants qui, lorsqu’elle était en pleine jeunesse, avaient sollicité « l’avantage » de l’épouser. Foncièrement bonne, elle n’avait conçu nulle aigreur de ces déceptions successives, aimant seulement à faire entendre qu’elle avait voulu rester « vierge » pour n’être pas la dupe et la victime de ces « monstres » d’hommes !

— Tous des satyres, ma chère ! confia-t-elle une autre fois à une vieille amie, Mlle Vergeotte. Ils vous font des honneurs avant, des douleurs pendant et des horreurs après !…