Moune, lorsqu’elle était de bonne humeur, ne manquait pas d’esprit. Pour salées que fussent certaines de ses réparties, elle n’en demeurait pas moins une parfaite honnête femme, se glorifiant de n’avoir, au sens biblique du mot, jamais « connu » personne… Mariée, elle eût certainement été la plus indulgente des épouses, comme aussi la plus dévouée. Cette virago avait, en dépit de la verdeur de certaines de ses expressions, une âme angélique.

Un jour, Françoise l’avait définie d’un mot assez juste :

— « Moune ? mais c’est un agneau déguisé en ours ! »

Ce plantigrade, affligé de myopie, s’était penché avec amour sur le berceau de cette fillette que la mort jetait sur sa route et il arriva que, par la suite, ce fut l’enfant qui domina la femme, la nièce qui commanda et la tante qui obéit.

Le père de Françoise, Lucien de Targes, lieutenant de vaisseau, terrassé au Tonkin par le typhus, était le cadet des deux enfants issus du second mariage de Mme veuve Corbier. Andrée de Falède, la grand’mère de Françoise, avait, comme tant d’autres, contracté un mariage de raison en épousant un gros commerçant, d’origine suisse et de vingt ans plus âgé qu’elle : M. Ferdinand Corbier.

Devenue veuve très jeune, alors que Marie-Antoinette était encore gamine, Mme Ferdinand Corbier, regrettant sans doute les beautés de la particule, avait, en secondes noces, épousé le baron Arnaud de Targes qui, traînant tous les cœurs après soi, la rendit heureuse en lui donnant deux fils et fort à plaindre en la trompant avec la dernière impudence.

Ce grand seigneur balayait ses guêtres un peu partout, dans l’aimoir des péripatéticiennes de province, comme dans la mansarde des petites bonnes du château.

Après avoir dilapidé sa fortune et gaspillé celle de sa femme, le bel Arnaud rendit à Dieu son âme élégante et futile en faisant une chute de cheval.

Mme de Targes, complètement ruinée, lui survivait de peu. Elle eût connu la gêne, et même la misère sans le secours de sa fille aînée, dont la fortune, léguée par le père Corbier (les pâtes de fruits Corbier n’ont-elles pas acquis une réputation mondiale ?) avait été fort heureusement sauvegardée.

Le premier des fils de feu de Targes, Jacques-Olivier, paresseux et rêveur, fut immédiatement confié par sa mère au seul parent que son mari avait laissé : un vieux richard, cousin éloigné, taxé d’originalité et vivant, célibataire impénitent et maniaque, dans le midi de la France. Le bonhomme, d’humeur fantasque, éleva à la diable ce gamin à qui, plus tard, il devait laisser des rentes peu négligeables. Séparé, par les hasards de la vie, d’Antoinette, sa sœur, qu’il n’aimait point, et de son plus jeune frère Lucien, qu’il ne devait jamais revoir, Jacques-Olivier devint poète en son adolescence, voyagea, commit maintes excentricités et, tout à coup, connut, très jeune encore, la célébrité à la fois comme auteur et comme journaliste. La fortune léguée par le vieux parent n’avait pas été étrangère à un si prompt succès. Il donnait au « Grand Quotidien », sous le nom de « Jacques Provence », des chroniques extrêmement goûtées. Les hardiesses de son style, l’âpreté mordante des dialogues où, à profusion, il gaspillait l’esprit, — un esprit léger, primesautier et piquant, souvent injuste, — lui avaient valu, lui valaient encore, la constante faveur du public.