La bizarrerie « voulue » de sa vie, la singularité, pour le moins étrange, des mœurs qu’on lui prêtait avec facilité (on ne prête qu’aux riches !) et qu’il ne reniait point, puisant au contraire, à cette source trouble, les éléments d’une réclame qu’il jugeait excellente, n’avaient pas peu contribué à sa réussite.
Il passait six mois de sa vie sur la Riviera et six autres à Paris dans un petit hôtel caché, l’été, sous un fouillis de lierre, rue Desbordes-Valmore, en plein Passy.
Le Tout-Paris du théâtre et des lettres avait défilé là. Jacques Provence y avait organisé des fêtes qui, à défaut de tenue, n’étaient pas dépourvues d’originalité. Certain bal aquatique récemment donné dans l’hôtel, transformé en aquarium, avait défrayé, tout un printemps, les papotages parisiens. L’écho en était, par les gazettes, parvenu jusqu’à Marie-Antoinette qui avait haussé les épaules. En parlant de lui, elle ne manquait pas d’ajouter : « Nous avons un fou dans la famille ! »
Entre eux, d’ailleurs, aucune relation. Le protocole de Moune consentait cependant à ce que, deux fois l’an, à la Saint-Jacques et au 1er janvier, Françoise écrivît à son oncle. Le fantaisiste répondait par un envoi de bonbons ou par un bibelot.
Le père de Françoise avait voulu faire sa carrière dans la marine. Toujours généreuse, ce fut Mlle Corbier qui paya ses années d’études, lui assurant une pension jusqu’à son mariage avec Mlle Hélène de Mertilles, dont la famille avait autant de dettes que de quartiers de noblesse.
En apprenant que son « chéri », resté l’objet de ses plus constantes préoccupations, pour qui elle rêvait d’une carrière brillante dans l’armée française, voulait épouser la fille d’un comte absolument ruiné, la « roturière de la famille », ainsi que Marie-Antoinette avait pour habitude de s’appeler, poussant les hauts cris, se fâcha net…
Il y avait eu, entre frère et sœur, une explication des plus orageuses. Par toutes sortes de raisons qu’elle jugeait excellentes, Mlle Corbier tenta, mais en pure perte, de dissuader son cadet. La patience de la fougueuse aînée ne pouvait être soumise à une trop longue épreuve. Elle explosa :
— Alors, tu trouves que ce n’est pas assez de deux bêtises dans la famille ?… Le mariage stupide de notre pauvre mère et la vie de polichinelle éhonté que mène le sieur Provence à Paris ?… Tu continues la série ! Mais tu veux donc mourir sur la paille ? Si tu crois que je payerai les dettes du beau-papa, tu ne m’as pas regardée !… Un joli coco, entre parenthèses, que ce beau-père-là !… Ça, un comte ?… Laisse-moi rire !… C’est un comte… à dormir debout !…
— Ma sœur, je ne vous demande rien !
— Mon frère, vous n’êtes qu’un petit orgueilleux !