— Vous devriez comprendre, monsieur, que votre présence m’est pénible, sinon odieuse… Laissez-moi !
Et, suivie de la Triestine, la jeune fille passait, dédaigneuse, devant le mauvais génie du prince Hugo.
Si, dans ses lettres à Moune, Françoise avait pu se moquer du luxe, déplorablement faux, qui régnait au Palais de Felsburg, elle était, cette fois, et non sans surprise, forcée de reconnaître, en dépit des émotions multiples qu’elle venait d’éprouver au cours d’un voyage qui finissait en rapt, qu’elle se trouvait dans une demeure du plus pur XVIIIe siècle.
Tout, dans cet intérieur, d’un goût véritablement exquis, avait été créé pour le charme des yeux.
Depuis le palier où une adorable chaise à porteurs, décorée de sujets au vernis-martin, semblait attendre la venue de quelque marquise en falbalas Louis XV, jusqu’au boudoir tendu de soie mauve à tendres bouquets roses, chaque chose ici paraissait indubitablement française.
La grâce atténuée de certains trumeaux, les meubles aux bronzes ciselés, élégants et fragiles, l’or délicat des grandes glaces, les nuances harmonieuses et savamment choisies des tentures, transformaient ce premier étage, où pénétrait Mlle de Targes, en une évocation soudaine de quelque Trianon galant…
A un délicieux cartel de style rocaille, suspendu à la boiserie de la chambre à coucher, — brocart blanc garni d’argent, — deux heures, tintinnabulantes, sonnèrent…
Deux heures du matin !…
Que de choses s’étaient passées en un si court espace de temps ! Ne s’était-elle donc brusquement libérée du joug de Felsburg que pour retomber, victime d’un véritable guet-apens, dans un péril d’autant plus grand que son honneur de femme y était en jeu ? Elle se trouvait au pouvoir du Prince Hugo. Coûte que coûte, il fallait qu’elle franchît cette nouvelle épreuve.
Elle refusa de toucher à l’en-cas apporté par les nègres et n’eût point songé à prendre du repos, si Marina ne l’y avait instamment engagée.