Elles revenaient sur leurs pas, lentes et déçues, quand, au détour d’une allée, la seconde surprise les guettait.

Une femme, jeune encore, d’allure dégagée, leur souriait, en cueillant des roses. Les jeunes filles s’arrêtèrent, stupéfiées…

L’inconnue s’avançait vers elles, délibérément. Alors Françoise la détailla mieux. Malgré l’heure matinale, elle remarqua la richesse d’un déshabillé luxueux. Sur des cheveux blonds, évidemment oxygénés, une capeline à larges brides de velours noir était jetée. Fraîche sous son fard, avec une grâce apprêtée, elle donnait un peu l’impression d’une actrice, « tournant » un rôle filmé. De plus près, cette femme, grande et vigoureuse, aux hanches puissantes, aux bras blancs et musclés, aux mains fortes, paraissait accuser une trentaine bien défendue. La vivacité des yeux trop noirs, la vulgarité d’un nez canaille et d’une bouche charnue, nuisaient à l’élégance de l’ensemble.

— Mademoiselle, dit-elle dans un français nuancé d’un langoureux accent slave, permettez à une Russe de se présenter. J’ai nom Técla Dortnoff. Personne n’est là pour l’une à l’autre nous faire connaître. Oh ! Je déplore vraiment !…

Le mutisme de Françoise, au lieu de la dissuader de poursuivre un tel entretien, parut, au contraire, lui servir d’encouragement.

— Voulez-vous ? Marchons un peu. Si matin, en remuant, le sang circule facile. Moi, j’ai besoin de marcher. Il faut. Cela est bon. Donc, c’est le secret de se bien porter. Si vous êtes bien portante, Dieu vous protège ! Moi, je fais tous les sports. Des armes, du cheval, de la boxe. Dites quoi ? Rien, je ne crains que seulement Dieu le Père !… J’étais dans le sommeil, à votre arrivée, hier. Quel regret !… Vers les cinq heures, tout au jour, je me lève : La douche. Le thé. Dehors !… Ainsi, j’ai rencontré Basile, en descendant respirer dans le parc. Basile Ardessy est à moi comme un très vieux bon ami. Il avait beaucoup d’attachement à mon premier mari, mort en duel. Michel, le second mari, — devinez ! — il est à Pétersbourg, dans la maison des fous !… Voilà comment, à ainsi dire, je suis une presque veuve. Quelle douleur !… Je prends le repos ici, pendant l’été. Cela me calme. Ce vieux cher Basile, il vient de me dire que vous veniez aussi pour quelques semaines. Je suis heureuse, vraiment !

Françoise, qui l’avait écoutée avec un sentiment de profonde surprise, l’interrompait, véhémente :

— Monsieur Ardessy a menti, madame ! C’est un misérable ! Je suis victime d’une aventure odieuse. J’ignore pour quelle raison vous tenez à m’exprimer une sympathie aussi subite qu’inexplicable. Je ne veux connaître personne dans cette maison. Je ne réclame que la liberté ! Si vous êtes sa messagère, je vous charge de le lui dire. Et cela sans tarder !

L’étrangère manifestait le plus grand étonnement. Un air scandalisé avait glacé la mobilité de ses traits.

— Entendez comme elle parle, cette petite !… Voilà un scandale !… Vous êtes, je pense, comme Michel qui se trouve dans la maison des fous ! Alors, Pauvre, que Dieu vous protège !… Sinon, vous faites la morsure dans la main de celui qui vous reçoit. Quelle honte ! l’ingrat mérite le fouet !…