Grande et mince, lumineusement rousse, sous un envol de boucles faites d’or en fusion, son visage d’un ovale un peu allongé, mais d’une rare finesse, surprenait le regard par les tons roses et transparents d’une peau satinée. Dans cette créature idéalement belle, on ne savait qu’admirer le plus : sa taille souple, sa démarche harmonieuse, la remarquable petitesse de ses mains, l’éclat de son sourire, la forme pure de son nez ou l’éblouissante nuance de ses yeux : deux saphirs d’un bleu très sombre, presque noir, largement ouverts entre les paupières aux cils déliés et recourbés. En outre de ce don précieux, qui est la beauté, la Nature avait accordé à cette perle de grâce deux inestimables trésors : le charme et l’intelligence, dont le rayonnement intérieur contribuait à la rendre plus séduisante encore.

C’est ce chef-d’œuvre que nous trouvons roulant vers Paris, assis sur les genoux de Mlle Corbier et s’efforçant, afin d’apaiser le turbulent désespoir de sa Moune, à la badinerie des enfantillages.

Quoi de plus follement imprévu que ce voyage, ayant pour but une visite à M. Jacques Olivier de Targes, dit « Provence » ! Il avait fallu qu’une catastrophe vînt à fondre sur les deux femmes pour décider l’une à une telle démarche et l’autre à l’accompagner. Me Hubert-Lebert, notaire à Falède, chez qui Mlle Corbier avait placé ses capitaux et… sa confiance, avait subitement disparu depuis l’avant-veille, emportant pour tout bagage huit ou dix millions à une clientèle consternée. Les journaux ne parlaient que de cette escroquerie qui laissait Mlle Corbier à peu près ruinée. Il lui restait bien le château de Maine-et-Loire qui, loué trois mille francs par an, ne constituait qu’un revenu dérisoire pour deux insouciantes habituées au bien-être, à la vie facile, au luxe.

Sur-le-champ, Françoise décidait de partir. Pendant que Marie-Antoinette procéderait aux démarches exigées par les poursuites qu’il allait falloir intenter, elle, irait hardiment trouver l’oncle Provence.

Des rugissements accueillirent cette proposition, puis la tante avait cédé, comme toujours, jurant ses grands dieux que ce « scandaleux individu » n’aurait pas la satisfaction de la voir, elle, sa sœur, — une honnête fille ! — s’abaisser devant un tel débauché.

— Après tout, qui sait ? peut-être est-il très « bon type » ? avait insinué Françoise.

Marie-Antoinette Cordier avait sursauté :

— Un bon type, ce dépravé ! ce bohême gavé d’orgies ! ce fouineur de coulisses ! ce rinceur de cuvettes ! Ah ! la la ! il essaiera de te violer, oui !…

Françoise avait pouffé.

A cette heure, toutes deux étaient en route pour Paris, pendant que Mlle Corbier se remémorait, l’une après l’autre, les courses qu’elle aurait à faire :