— Le comte Ardessy part en auto, Signorina. Il va chercher un médecin. Le Prince s’est blessé, paraît-il… Augustus, ah ! le misérable !… m’a enfermée dans sa cave… Si vous saviez !… J’ai entendu, oui, j’ai entendu le maître d’hôtel et lui qui causaient. Il y a la guerre. On mobilise !
La prédiction de l’Archiduchesse se réalisait.
— Signorina ! continuait l’Italienne. Je connais le moyen de vous sauver. J’ai vu la clef du portail. Je sais où elle est. Je l’ai vue !… Devant Augustus, à sa droite… Cette clef !… J’en ai rêvé tantôt dans cette cave où l’on m’a jetée, demi-morte de peur, après m’avoir… Je n’ose pas vous dire !… Les souffrances endurées, la rage ressentie ne m’ont pas ôté l’usage de l’esprit. J’ai réfléchi et je garde le pressentiment, croyez-en votre pauvre servante, plus misérable encore que vous ne pensez, que bientôt, grâce à moi, vous sortirez d’ici. Ayez confiance ! Ah ! ce que j’ai subi pendant ces quelques heures n’est rien, rien, si vous y trouvez la liberté !…
Mlle de Targes regarda plus attentivement l’Italienne. La cernure profonde qui bistrait ses yeux, la sueur qui perlait à ses tempes, les éraflures de son maigre visage aux cheveux collés, la brûlure de son haleine, révélaient qu’elle aussi avait eu à se défendre, à lutter comme une brave petite bête sauvage, désespérément.
Quel supplice avait-on imaginé pour celle-là ?…
En quelques mots haletants, l’enfant la renseigna. C’était monstrueux…
Augustus, la voyant passer, l’avait hélée avec, — ô surprise !… un joyeux sourire. Lui, si peu bavard d’ordinaire, s’était montré tout à coup prolixe, faisant assaut d’amabilités. La Triestine, stupéfaite, s’était, une minute, bercée de l’espoir qu’un renseignement quelconque s’échapperait de cette conversation. Elle avait avancé le nez, inspectant avec curiosité l’intérieur de la maisonnette.
De plus en plus engageant, le hideux bonhomme l’avait invitée à compléter son inspection. Sans défiance, elle était entrée… Alors, fermant la porte, il avait abattu sur la proie guettée, sur la proie enfin permise, ses pattes de géant… Maigre les ruades et les sursauts désespérés de la fillette, il tâtait ce corps gracile, écrasant sous ses doigts lourds le fruit menu des seins trop jeunes qu’il cherchait à faire jaillir du corsage arraché… Elle s’était défendue vaillamment, la pauvre fille, mais lui, bravant les morsures et les coups d’ongle, lui avait ligoté les pieds, puis les mains. Enfin, il l’avait bâillonnée de son mouchoir sale. Puis, cela avait été innommable… Il s’était baissé, relevant les jupes de la malheureuse, lui faisant subir l’odieux supplice de ses baisers immondes… Il n’avait lâché le triste corps soubresautant que lorsque son caprice abject eut été satisfait. Et, traînant par les cheveux cette forme humaine, loque souillée de sa bave de brute, il avait ouvert la trappe de sa cave et le corps de l’enfant, dégringolant les marches, tombait sur un tas de charbon, la tête la première… Elle aurait pu, sur le coup, être tuée…
Elle était demeurée là, pantelante, durant des heures… Par le soupirail, elle avait entendu les propos échangés entre son bourreau et la valetaille. Enfin, Augustus était venu l’empoigner à nouveau, puis l’ayant remontée dans sa loge et délivrée de ses liens, il avait souligné, d’un geste bien tudesque, toutes les tortures endurées par sa victime, en lui octroyant, marque du plus insultant mépris, un large coup de pied dans le derrière…
Elle s’était enfuie vers sa maîtresse. Maintenant, sanglotante, elle était abattue à ses pieds. Françoise l’avait écoutée, frémissante. Ce que Marina venait de souffrir, le guet-apens du bain dont elle avait failli être elle-même victime, la morsure, cuisante encore, du fouet de la Dortnoff, l’emplissaient d’une terreur folle en même temps que d’une haine farouche. Sa torpeur était passée. Une pitié profonde envers la Triestine la faisait se pencher sur cette fragilité plus blessée qu’elle…