Comme il seroit presqu’impossible d’exécuter en fabrique des étoffes brochées, suivant les différentes formes des pentes, chantournés, impériales, & autres parties d’un meuble complet, on y supplée en découpant les fleurs & feuilles de ces étoffes, pour en former, en les réunissant sur un fond uni, les bordures & encadrements convenables, suivant les contours donnés par le Tapissier. Il a d’abord fallu faire un dessin, où ces fleurs & les queues qui doivent les emmancher, fussent tracées; on bâtit à petits points tout autour, chaque fleur, suivant la place que le dessin indique; on la profile de soie assortissante au fond ou à sa nuance; on brode à points, les queues, feuilles & autres liaisons nécessaires: on colle l’envers, & l’ouvrage est fait. Il y a beaucoup d’apprêt à cette sorte de taillure. Il y auroit beaucoup d’économie à faire brocher par la Fabrique, toutes les fleurs & feuilles pareilles, sur une même ligne & le plus rapprochées possible.

De la Broderie en Jais.

La Broderie en jais se fait en enfilant chaque grain de jais, ou d’une soie bien cirée, ou d’un laiton très-fin, qu’on emploie ensuite comme la soie passée, sur la superficie des objets, voyez [Pl. 5], fig. 14, a, a, en choisissant les grains plus ou moins longs, suivant la largeur de l’objet b, b. Il faut que le dessin soit composé exprès pour ce genre de travail, qui ne peut guere exprimer les choses groupées ou fuyantes: comme le tuyau du jais est ordinairement fort étroit, quand on le coud avec de la soie, au lieu d’aiguille, on passe la soie dans la boucle que forme un crin ployé en deux; cela coule plus librement; il est vrai qu’il faut faire le trou dans l’étoffe avec une aiguille, chaque fois qu’on veut employer un grain. Il est à propos que le point de soie soit un rien plus long que le grain de jais, autrement, ou le jais casseroit, ou il couperoit la soie qui le coud. On lisere ordinairement le jais avec de la chenille, pour garantir les mains de ceux qui en veulent dans leurs habits; cette matiere égratigne facilement: elle est en général d’un mauvais usage pour les hardes.

On couvre des fonds entiers de jais jaune ou blanc, cousu en plusieurs spirales qui se confondent les unes dans les autres, & qui imitent assez bien l’or & l’argent: les fleurs & fruits brodés en chenille ressortent très-bien sur ces sortes de fonds.

On entremêle quelquefois les fleurs brodées en jais, de paillettes de verre, margueritains, & petits grains de différentes formes, comme c, c, c, fig. 14. Le meilleur jais vient de Milan; il faut qu’il soit court, bien égal de grosseur & coupé bien net: à Paris, ce sont les Émailleurs qui le font & qui le vendent.

De la Broderie en Nuances.

La Broderie nuée, soit en soie, en laine ou chenille, exige beaucoup de goût & d’intelligence; non-seulement elle exprime la forme des objets, comme celle d’or ou d’argent; il faut encore qu’elle peigne leur couleur & leur dégradation: l’Art de fondre les nuances pour faire sentir la lumiere ou la rondeur, n’est pas un art facile. Combien de gens s’applaudissent de leur ouvrage, qui n’en ont pas les premiers éléments? Non-seulement les points doivent se courber suivant les nervures ou les artérioles des feuilles, pour en exprimer le mouvement. Voyez [Pl. 3], fig. 7, a, a, a. Il faut encore placer les teintes à propos, éviter les épaisseurs; elles ôtent la grace & la légéreté de l’ouvrage; il faut encore, & sur-tout pour les fleurs, éviter la multiplicité des nuances; les Ouvriers médiocres croyent n’en jamais mettre assez; ils n’osent à propos sauter une ou deux nuances pour heurter les effets: il faut, tant qu’on le peut, faire de grands points dans les grandes parties, la multiplicité des petits points ôte le lustre de la soie; il est encore à propos d’éviter de toucher la soie en travaillant, encore moins passer le dez dessus; que toutes les fleurs d’une même espece ne soient pas toutes du même ton, comme il arrive trop souvent, la Nature en présente de claires & de brunes, il faut l’imiter, c’est une maîtresse sûre.

On brode en soie des tableaux d’histoire de toutes grandeurs, des paysages, & quelquefois même des portraits[l]; mais ce sont des chef-d’œuvres très-rares, & ceux qui les ont faits ont toujours eu la docilité de se laisser conduire par d’habiles Peintres. La soie plate & la trême d’Alais, sont les matieres préférables pour ce genre d’ouvrage; on l’emploie à points fendus & rentrants les uns dans les autres, soit en suivant le sens des muscles, soit tout d’un sens, cela est arbitraire. Il ne faut point d’enlevure sous la Broderie en soie nuée; cela est d’aussi mauvais goût que les lumieres en relief dont quelques Allemands ont cru embellir leurs tableaux. Comme la soie plate est fort grosse quand on l’achette, on la refend facilement avec les doigts par aiguillées aussi fines qu’on le desire.

[l] On peut voir un beau portrait de Louis XIV, au Garde-meuble du Roi; les tableaux de quelques ornements d’Eglise, & sur-tout les tableaux brodés du Trône du Roi, à Versailles, représentant les Titans foudroyés, & Jupiter confié aux Corybantes. M. Rivet, habile Brodeur, qui vient de finir ces morceaux d’après les tableaux de le Brun, a bien voulu m’aider de ses lumieres pour différents articles de ce Mémoire.

Les fleurs & compartiments pour meubles ou vêtements, se brodent ordinairement avec la soie de Grenade, sur-tout si c’est en passé. Quoique les ombres ne soient dans la Nature qu’une privation de lumiere qui présente les nuances des objets plus sombres & plus éteints, il est d’usage de les exprimer, (sur-tout pour les fleurs brodées), par des teintes de plus en plus vives; on n’ose pas (même pour les choses qui sont censées plus éloignées de l’œil), hasarder les demi-teintes ni ces couleurs sales & équivoques qui donneroient tant de fraîcheur aux fleurs dominantes, & les rendroient plus vives & plus saillantes: l’habitude fait qu’on n’est point choqué de ces contre-sens, qui démentent chaque jour les meilleurs tableaux. Depuis quelque temps on préfere à la soie de Grenade, un cordonnet fin & égal, dont le grain est plus agréable; nous devons cet exemple aux Chinois, chez qui plusieurs Curieux ont fait broder des habits de la plus grande régularité. Les Marchands en tiennent des assortiments.