Il y a des morceaux qu’il est indifférent d’ordonner sur la table avant de les tendre, comme Robes de femme, Tapis, & en général toute étoffe qui reste quarrée; mais les choses contournées, comme Housses, (voyez [Pl. 7], fig. 2,) Habits d’homme, Ornements d’Eglise, &c, il est plus sûr de les tendre sur le métier après en avoir pris la taille & avant de les ordonner. Pour dessiner les gazes, canevas, marly & autres étoffes claires, il suffit de les poser sur le dessin sans le piquer; les traits paroissent au travers, & l’on peut facilement les tracer à la plume ou au pinceau.

Avant de tendre l’étoffe, il est utile d’en border les parties qui n’ont point de lisiere, avec un bon ruban de fil bien cousu, ce qui s’appelle galonner; ce ruban ou galon sert à résister à l’effort des ficelles qui doivent bander l’étoffe. Quelques Brodeurs se contentent d’un point noué d’un pouce d’ouverture en bonne ficelle, ce qui s’appelle trelisser; d’autres enfin ne mettent rien quand ils ont assez de marge pour placer leurs ficelles sans risquer d’endommager l’étoffe, ou qu’elle rompe en bandant le métier.

Tente du Métier.

Ce n’est pas une chose à négliger que la tente d’un Métier; il faut ou une grande habitude ou une grande attention pour conserver quarrément l’étoffe dans son droit fil; les Maîtres laissent trop souvent cette besogne à leurs Apprentifs; leur peu de soin ou leur mal-adresse en cousant l’étoffe à la coutisse trop lâche ou trop serrée, ou les deux côtés inégaux, dégauchit l’étoffe ou l’alonge inégalement, ce qui ne se peut guere réparer quand la Broderie est faite, qu’en lui donnant une estrapade qui la gâte & la corrompt.

Pour bien tendre un Métier, il faut premiérement poser les deux Ensubles, [Pl. 1], fig. 1, bien parallélement d’un bout sur la Chanlatte, [Pl. 2], d d, & de l’autre bout sur un Tréteau a, même Planche, en observant que les clous qui attachent la sangle à l’ensuble, soient tournés vers celui qui va coudre à l’ensuble qui est la plus près de lui, & cependant en regard avec l’autre ensuble, de façon que la sangle recouvre les clous & garantisse l’étoffe, si l’on a besoin de la rouler autour de l’ensuble après qu’elle aura été cousue. (Les Brodeurs roulent toujours l’ensuble en dessus de l’étoffe, & les Tapissiers au contraire). Ensuite on attache avec deux épingles les deux extrémités d’une même lisiere de l’étoffe qu’on veut tendre, aux deux extrémités de la sangle ou coutisse d’une ensuble; puis on coud avec de gros fil en deux bien ciré, la sangle & l’étoffe, en menant l’étoffe ferme de la main qui ne coud pas: il faut arrêter sa couture aux deux extrémités par trois ou quatre points bien lâches; ils romproient en bandant le Métier, s’ils ne l’étoient pas. Quand la premiere longueur sera cousue & les épingles ôtées, il faut arrêter de même les deux extrémités de la seconde lisiere aux deux extrémités de la sangle de la seconde ensuble, & commencer à coudre par le bout pareil à celui par où l’on a commencé; c’est là l’instant de bien faire attention que les mortaises des deux ensubles étant bien paralleles, le droit fil de l’étoffe soit bien vis-à-vis l’un de l’autre, & à une distance bien égale de la mortaise.

Ensuite, si l’étoffe a plus de largeur que la double étendue des bras de celles qui doivent broder, & qu’elle soit dessinée, on la roule de part & d’autre autour des ensubles, jusqu’à ce qu’il ne reste entr’elles que la double étendue de la main bien écartée, ce qui se nomme empan. Il faut mettre entre les roules de l’étoffe, du papier fin, des linges élimés ou du coton; c’est même ce qui convient le mieux si le fond est de velours, ou s’il y a de la Broderie de faite; car il arrive de rouler & dérouler plusieurs fois le métier dans le cours de l’ouvrage, soit pour en parcourir l’étendue, soit pour le serrer quand on en suspend la fin, soit enfin pour en montrer l’effet aux personnes qui ont commandé l’ouvrage, ou y ajouter quelques ornements. On insinue ensuite une latte, fig. 4, [Pl. 1], dans chaque mortaise parallele, qu’on éloigne d’abord l’une de l’autre le plus qu’il est possible, & qu’on fixe ainsi éloignées, avec quatre clous, fig. 14, [Pl. 1], que l’on fiche dans les trous de la latte les plus voisins de l’ensuble; on peut même s’aider, pour bander l’étoffe, du secours des clous à tendre, fig. 13, mais modérément; ensuite on enfile dans une très-grosse aiguille une pelotte de ficelle, dont on fait passer un bout deux fois de suite à un pouce de distance dans le galon ou le trelissage qui borde l’étoffe vis-à-vis des lattes e e, fig. 11. On amene ensuite cette ficelle embrasser la latte; on retourne faire deux points pareils, embrasser la latte, & ainsi de même jusqu’à ce qu’on ait parcouru toute la largeur de l’étoffe; on arrête ensuite le bout de ficelle qu’on coupe (pour le séparer de la pelotte) dans un trou de la latte, voisin du clou c ou d, fig. 11, [Pl. 1]; puis on reprend l’une après l’autre chaque boucle de ficelle qui embrasse la latte, en tirant à soi d’une main, & soulageant l’étoffe de l’autre, ce qui doit raccourcir chaque boucle, bander l’étoffe & la ficelle. (Il ne faut pas serrer ce premier côté aussi fort qu’on le pourroit). On arrête le dernier bout de ficelle dans un trou de la latte, voisin de l’ensuble; cette maniere d’arrêter doit se faire sans nœuds ni autour des clous, mais en embrassant la partie extérieure de la latte avec la ficelle, après l’avoir fichée dans un trou, puis tortillant cinq ou six fois le bout de ficelle autour du brin qui est bandé, & ramenant le bout lâche à soi, comme c ou d, fig. 11, [Pl. 1].

On va faire exactement la même opération à l’autre latte; on peut, cette fois-là, bander les ficelles tant qu’on veut; ensuite avec les clous à tendre qu’on fiche successivement dans les trous les plus voisins de la mortaise, en amenant vers soi la tête de chaque grand clou, & en appuyant la partie inférieure contre l’ensuble; on parvient, par un effort de levier, à bander l’étoffe sur sa largeur à peu-près comme un tambour; il faut proportionner l’effort à la délicatesse de l’étoffe. Des gens mal-adroits ont quelquefois crevé leur étoffe en voulant trop la tendre. Quand on la juge assez tendue, on substitue un petit clou à l’un des grands; on maintient de l’autre la résistance de l’ensuble; le petit clou en place, on en va faire autant à l’autre bout, & le Métier est tendu. Il faut bien se garder de s’aider du genouil pour pousser la latte en bandant le Métier, comme il est représenté dans la Vignette, fig. 1, [Pl. 2], on s’expose à s’estropier, si le clou à tendre vient à s’échapper de la latte, ce qui est plusieurs fois arrivé aux Brodeurs: la routine l’emporte souvent sur le danger.

Quand les ensubles sont fort longues ou trop minces, & que l’on tend beaucoup l’étoffe, elles se cambrent en dedans & rendent l’étoffe lâche par le milieu; on la retend par le secours d’un garrot à vis ou à levier, qui redresse & contient les ensubles. Voyez [Pl. 1], fig. 8, 9 & 11.

Quand l’étoffe est échancrée ou contournée, ou qu’elle est molle, comme draps légers, étoffes tricotées, &c, il faut d’abord tendre le Métier en toile cholette, serpilliere ou canevas, bien quarrément & peu bandée, puis appliquer l’étoffe bien étalée & fixée d’abord avec plusieurs épingles, puis cousue à petits points dans tout son pourtour; ensuite on retourne le métier pour couper par l’envers & remployer vers les bords tout ce qui se pourroit trouver sous la Broderie. On voit bien que cette toile ou canevas ne sert qu’à remplir les échancrures & conserver le Métier quarré & bien également tendu. Quand l’étoffe est foible ou point transparente, on peut laisser la toile tout en plein, cela soutient le point du Brodeur, & donne plus de consistance à l’ouvrage.

Il faut couvrir toute l’étoffe, même l’envers de ce qui est roulé autour de l’ensuble, avec des papiers, des linges ou de la serge, excepté la place où chaque Ouvriere travaille, encore faut-il qu’elle ait sous sa main un petit papier mobile, pour garantir l’étoffe du contact de la main. Plusieurs personnes peuvent travailler ensemble au même Métier, à proportion qu’il est plus ou moins long, toutes les gaucheres du côté d’un ensuble, la main gauche dessus & l’autre dessous, & toutes les droitieres de l’autre côté, la main droite dessus & l’autre dessous, pour avoir les unes & les autres le jour en dedans la main; plusieurs Ouvriers ne peuvent pas changer la situation de leur main en changeant de côté, & cela est fort incommode. Dans les cas pressés, il se place des Ouvriers le long de la latte, en mettant un tréteau sous chaque ensuble. Si l’on a oublié quelques bagatelles dans le milieu du Métier, ou que ce soit de la dorure dure & embarrassante, un Ouvrier se tient à terre sous le Métier, pour tirer & pousser l’aiguille à son camarade qui travaille en dessus.