Il faut que les chaises des Ouvriers soient proportionnées à leur grandeur; les Ouvrieres ne se fournissent que d’aiguilles, dés & ciseaux. Les Entrepreneurs fournissent les broches c, bobines d, pâtés e, talignons h, [Pl. 1], le feu & l’eau, & toutes les matieres qu’ils veulent qu’on emploie. C’est un des métiers où les femmes gagnent les meilleures journées: on leur donne ordinairement vingt-cinq sols par jour, ou quatre francs pour l’emploi d’une once de passé; cela augmente à proportion qu’il y a plus abondamment d’ouvrage ou que les matieres sont plus fines ou plus délicates. Les hommes sont payés davantage, à proportion de leur talent ou de leur habileté. La journée doit commencer à six heures du matin & finir à huit heures du soir; la veillée par-delà, se paye double.
Distribution des Etoffes.
Si ce qu’on veut broder est en dorure, le Maître distribue aux Ouvriers plusieurs broches s, s, [Pl. 1], chargées, les unes de ligneul, d’autres de fil de Bretagne, d’or, de cordon, de trait, &c; il leur donne encore du fil de Bretagne blanc ou jaune, en écheveaux coupés par un bout & nattés; une pelote de cire ou de la bougie, des pâtés, un bouriquet g, [Pl. 1], des morceaux de feutre ou de serge d’Aumale: tout cela trotte sur le métier pour le service des Ouvriers.
Si la Broderie doit se faire en passé, le Maître distribue ou des bobines chargées d’or à passer, ou de cordon, ou plus communément en torches r, [Pl. 1]. Le Maître ploie chaque once d’or en un écheveau de la longueur que doit avoir chaque aiguillée; il donne un coup de ciseau à chaque bout de cet écheveau, puis effile avec les doigts la lame d’or qui recouvre la soie, de la longueur de deux pouces à chaque extrémité des aiguillées; il casse cette effilure & la met au déchet, ce qui donne nécessairement un gros de déchet par once. La partie de l’aiguillée qui reste en soie découverte d’or, sert d’un bout à être enfilée & arrêtée vers la tête de l’aiguille, & de l’autre bout à faire le nœud ou les points perdus dans l’étoffe en commençant à travailler. Si dans le cours de l’aiguillée, elle s’écorche en passant au travers de l’étoffe, il faut défiler son aiguille, couper la partie écorchée, la mettre au bouriquet, & renfiler le bout d’or qui reste, pour achever de l’employer. Le Maître enveloppe ensuite chaque écheveau dans un papier ou parchemin roulé, qu’on nomme torche, voyez fig. r, [Pl. 1], plus court que les aiguillées, afin qu’on puisse les tirer à mesure qu’on en a besoin.
Si l’on doit broder en soie ou laine, le Maître délivre aux Ouvriers les soies convenables devidées sur des bobines; assez ordinairement ces bobines sont enfilées en chapelet, comme fig. x, [Pl. 1].
Si le Maître donne à travailler en ville, il doit peser toutes les étoffes & les matieres qu’il donne à employer, en charger bien exactement un petit livre que chaque Ouvrier rapportera toutes les fois qu’il viendra chercher des différentes matieres & quand il rendra son morceau fini, pour servir de contrôle à sa fidélité. Toutes ces précautions ne font de la peine qu’aux coquins.
Des différentes manieres de Broder.
On brode en ronde-bosse, en bas-relief, en or nué, en passé, en passé-épargné, en guipure, en Broderie de rapport, en couchure, en gaufrure, en satiné, en paillettes, en taillure, en jais, en soie, en chenille, en laine, en tapisserie, en chaînette, en Broderie de Marseille, en nœuds & en blanc. Nous allons expliquer séparément toutes ces différentes manieres de broder, dont plusieurs se trouvent souvent réunies dans un même morceau d’ouvrage.
Comment on Brode en ronde-bosse.
On brode des figures & animaux de ronde-bosse, grandes comme nature; c’est un ouvrage fort rare & de la plus grande magnificence, qui demande beaucoup d’intelligence & de talent. Pour réussir, il faut d’abord faire modeler le sujet par un habile Sculpteur, puis le copier par parties détachées avec des morceaux de drap blanc, neufs, appliqués les uns sur les autres suivant les différentes saillies du modele; ce drap qui a dû être d’abord bien imbibé d’eau pour lui donner plus de souplesse à être modelé, prendra à l’aide de l’ébauchoir ou menne-lourd, (voyez fig. ff, [Pl. 1],) & de plusieurs points de soie, toutes les formes qu’on voudra lui donner. On recouvre ensuite toutes les superficies de morceaux de cartes à jouer, bien imbibés de colle claire; il faut que chaque muscle ou chaque pli soit un peu outré; les fils d’or qui doivent recouvrir, engorgent toujours un peu les formes. On recouvre ensuite chaque partie, de morceaux de taffetas blanc ou jaune bien collés & bien étalés dans tous les creux & les recoins de chaque piece: quand tout est bien sec, on dessine sur ce taffetas le détail des parties & le sens de les coucher; puis avec de la soie bien cirée, on coud les fils d’or ou de trait les uns bien près des autres, en suivant le sens des muscles ou des draperies, & donnant aux points de soie une marche réguliere & alterne dans leur rencontre: chaque point de soie qu’on serre beaucoup en travaillant, se trouve caché par les fils d’or qui les avoisinent, & donnent à l’or la forme d’un travail d’osier. Cet ouvrage s’appelle du relief satiné.