L'activité de Julien alarma les Chamaves. N'osant hasarder une bataille, ils se divisèrent en petites bandes, qui couraient pendant la nuit, et se retiraient au jour dans l'épaisseur des forêts. Ces brigands étaient hors de prise à des troupes régulières, et Julien se trouvait dans un assez grand embarras, lorsqu'un aventurier vint lui offrir ses services. C'était un Franc nommé Charietton, d'une taille et d'une hardiesse fort au-dessus de l'ordinaire. Après s'être exercé à faire des courses avec ses compatriotes, il lui avait pris envie de quitter son pays, et il était venu s'établir à Trèves. Alors, regardant ses anciens camarades comme des ennemis, il voyait avec douleur les ravages qu'ils venaient faire dans la Gaule avant l'arrivée de Julien, et cherchait à venger sa nouvelle patrie. Comme il n'était revêtu d'aucun commandement, il allait seul se cacher dans les bois, sur les routes les plus fréquentées des Barbares; et quand il en apercevait quelque parti, étant au fait de leur façon de camper et de tous leurs usages, il attendait l'heure à laquelle il savait qu'il les trouverait ivres et endormis. Alors, sortant de sa retraite et entrant secrètement dans leur camp à la faveur de la nuit, il en égorgeait sans bruit autant qu'il pouvait, et rapportait toujours à Trèves quelque tête pour encourager les habitants. Il continua assez long-temps sans être découvert. Enfin plusieurs déterminés se joignirent à lui, et ce fut avec eux qu'il vint se présenter à Julien. Le prince accepta ses offres et lui donna même quelques Saliens exercés à cette espèce de guerre. Ces volontaires allaient de nuit surprendre les Chamaves; et pendant le jour des corps de troupes postés sur tous les passages, en massacraient un grand nombre et faisaient beaucoup de prisonniers.

XXXIX. Les Chamaves sont réduits.

Amm. l. 17, c. 8, et l. 27, c. 1.

Zos. l. 3, c. 7.

Eunap. Εxcerpt. hist. Byz. p. 15.

Petr. Patric. excerpt. hist. Byz. p. 28.

Vales. rer. franc. l. 1.

Ces Barbares, découragés par tant de pertes, envoient assurer Julien de leur soumission. Il répond qu'il veut traiter avec leur roi. Ce prince, qui se nommait Nébiogaste, s'étant présenté devant lui, Julien lui demanda des otages pour la sûreté de sa parole; et comme il répondait que les prisonniers que Julien avait entre ses mains, pouvaient bien servir d'otages: Pour ceux-là, repartit le César, je ne les tiens pas de vous; c'est la guerre qui me les donne. Les premiers des Chamaves le suppliant de nommer lui-même ceux qu'il désirait, Je veux, dit-il, le fils de votre roi. A cette parole tous ces Barbares poussèrent des gémissements et des cris lamentables; et le roi, leur ayant imposé silence, s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots: «Plût aux dieux, César, qu'il vécut encore ce fils que tu demandes en otage; je le tiendrais plus heureux de vivre captif sous tes lois que de régner avec moi. Mais, hélas! victime de son courage, il est tombé sous vos coups, sans doute parce que vous ne l'avez pas connu. C'est en ce moment que je sens toute l'étendue de mes maux. Je ne pleurais qu'un fils unique, et je vois que j'ai perdu avec lui l'espérance de la paix. Si tu en crois mes larmes, je recevrai l'unique consolation dont la mort de mon fils ne m'ait pas ôté le sentiment; je verrai mes sujets hors de péril. Mais si je ne puis te persuader, aussi malheureux roi que malheureux père, la perte de mon fils deviendra celle de ma nation; et j'aurai la douleur de ne porter une couronne, que pour ne pouvoir être seul misérable.» Le César attendri ne put retenir ses larmes. Les Chamaves se désespéraient, lorsque Julien fit tout à coup paraître le jeune prince, comme une de ces divinités qui viennent sur le théâtre pour démêler une intrigue dont le dénouement semblait impossible. Il avait été fait prisonnier, et les Romains le traitaient en fils de roi. Julien lui permit d'entretenir son père, et ne perdit rien d'une entrevue si touchante. A ce spectacle la surprise arrêta les gémissements. Les Barbares muets et immobiles croyaient voir un fantôme. Au milieu de ce profond silence, Julien élève sa voix: «Croyez-en vos yeux, leur dit-il, c'est votre prince; la guerre vous l'avait fait perdre; Dieu et les Romains vous l'ont rendu. Je le retiendrai non comme un otage que me donne votre soumission, mais comme un présent que m'a fait la victoire. Il trouvera auprès de moi tous les honneurs qui conviennent à sa naissance. Pour vous, si vous êtes infidèles au traité, vous en porterez la peine, non pas dans la personne de votre jeune prince; je ressemblerais à ces bêtes féroces, qui, blessées par les chasseurs, déchirent les voyageurs qu'elles rencontrent: il vivra comme une preuve de notre valeur et de notre humanité. Mais vous serez punis, d'abord par votre propre injustice; l'injustice ne manque jamais de perdre les hommes, quoiqu'elle les flatte quelquefois en leur procurant un succès passager; ensuite par moi et par les Romains, dont vous ne pourrez ni surmonter les armes, ni désarmer la colère.» Quand il eut cessé de parler, tous ces Barbares, l'adorant comme un dieu, se prosternèrent devant lui et le comblèrent de louanges. Il ne demanda pour ôtage que la mère de Nébiogaste; on la lui mit entre les mains et le traité fut conclu. Il fit entrer dans ses troupes un corps de Saliens et de Chamaves, qui subsistait encore du temps de Théodose le jeune. La navigation du Rhin demeura libre, et Charietton fut récompensé par des emplois honorables. Il était huit ans après, quand il mourut, comte des deux Germanies.

XL. Famine dans l'armée de Julien.

Amm. l. 17. c. 9.