LIVRE XI.
I. Conduite impénétrable de Julien dans la révolution qui l'élève à l'empire. II. Ursicin disgracié. III. Constance rappelle de la Gaule une partie des troupes. IV. Expédition de Lupicinus contre les Scots. V. Julien se dispose à obéir. VI. Murmures des soldats et des habitants. VII. Julien reçoit les troupes à Paris. VIII. Julien proclamé Auguste. IX. Il résiste, et se rend enfin aux désirs des soldats. X. Péril de Julien. XI. Il harangue les soldats. XII. Clémence de Julien envers les officiers de Constance. XIII. Lettres de Julien à Constance. XIV. Constance refuse tout accommodement. XV. Les soldats s'opposent à l'exécution des ordres de Constance. XVI. Lettres et députations inutiles de part et d'autre. XVII. Expédition de Julien contre les Attuariens. XVIII. Mort d'Hélène, femme de Julien. XIX. Singara prise par Sapor. XX. Prise de Bézabde. XXI. Retraite de Sapor. XXII. Dédicace de Sainte-Sophie. XXIII. Constance en Mésopotamie. XXIV. Siége de Bézabde. XXV. Vigoureuse résistance. XXVI. Constance lève le siége. XXVII. Fin malheureuse d'Amphilochius. XXVIII. Mort d'Eusébia, et mariage de Faustine. XXIX. Constance se dispose à retourner contre les Perses. XXX. Il s'assure de l'Afrique. XXXI. Il passe en Mésopotamie. XXXII. Julien se détermine à faire la guerre à Constance. XXXIII. Les Allemans reprennent les armes. XXXIV. Prise de Vadomaire. XXXV. Julien fait prêter le serment à ses troupes. XXXVI. Dispositions de Julien. XXXVII. Marche de Julien jusqu'à Sirmium. XXXVIII. Il s'empare de cette ville. XXXIX. Il se rend maître du Pas de Sucques. XL. L'Italie et la Grèce se déclarent pour lui. XLI. Il fait profession ouverte d'idolâtrie. XLII. Bienfaits qu'il répand sur les provinces. XLIII. Il prend soin de la ville de Rome. XLIV. Révolte de deux légions. XLV. Siége d'Aquilée. XLVI. Inquiétudes de Julien. XLVII. Constance revient à Antioche. XLVIII. Mort de Constance. XLIX. Ses bonnes et ses mauvaises qualités. L. Dernières lois de Constance.
An 360.
I. Conduite impénétrable de Julien, dans la révolution qui l'élève à l'empire.
La conduite de Julien dans la Gaule avait été jusqu'alors irréprochable. Chéri des peuples, redouté des Barbares, il avait délivré la province des vexations domestiques et des incursions étrangères. La révolution qui va suivre répand sur sa vertu un violent soupçon d'hypocrisie. Il est difficile de sonder la profondeur de cet esprit dissimulé. Le glaive qui avait brillé à ses yeux dès son enfance, et qu'il voyait sans cesse suspendu sur sa tête, l'avait trop bien instruit à se contrefaire. Entre les auteurs anciens les uns s'étudient à le justifier; ils prétendent qu'il n'accepta qu'à regret le titre d'Auguste: les autres l'accusent de rébellion. Ceux-là sont adorateurs de Julien, ainsi que de ses divinités; ceux-ci, dont le témoignage est d'ailleurs très-respectable, ne voient jamais en lui que l'ennemi du vrai Dieu. Les ressorts qui produisirent ce changement de scène, sont inconnus. Si Julien fut criminel, il sut si bien s'envelopper, que l'œil critique et impartial de la postérité ne peut du moins avec évidence démêler l'artifice. Il paraît cependant que s'il ne fit rien pour se procurer le diadème, il ne fit pas tout ce qu'il aurait pu pour se défendre de l'accepter. Un esprit tel que le sien était bien capable de trouver des moyens plus efficaces. De plus, les manifestes qu'il répandit ensuite contre Constance, décèlent une haine invétérée, qu'il avait su déguiser jusqu'à composer en l'honneur de ce prince les panégyriques les plus outrés. Cette fausseté de caractère le rend légitimement suspect; le flatteur déja perfide n'a qu'un pas à faire pour devenir rebelle. Je vais exposer les circonstances de ce fameux événement: c'est au lecteur à juger, et à donner aux faits les qualifications qu'ils méritent.
II. Ursicin disgracié.
Amm. l. 20, c. 2.
Constance étant pour la dixième fois consul, et Julien pour la troisième, les préparatifs de Sapor alarmaient l'empire. Ce prince, toujours animé par Antonin et par Craugasius, menaçait de nouveau la frontière. L'empereur, comme s'il eût été d'intelligence avec les Perses, laissait échapper ses ressources, à mesure qu'il voyait croître le péril. Il commença par éloigner pour toujours Ursicin, le seul guerrier capable de résister aux Perses. Dès que ce général fut revenu à la cour, ses anciens ennemis l'attaquèrent, d'abord par des censures qu'ils hasardaient sourdement, ensuite par des calomnies qu'ils débitaient avec hardiesse. L'empereur crédule et accoutumé à ne voir que par les yeux d'autrui, nomma commissaires pour informer de sa conduite, Arbétion, l'auteur secret de ces intrigues, et Florentius, maître des offices et différent du préfet de la Gaule. Ils avaient ordre de l'interroger sur les causes de la prise d'Amid. Ursicin n'avait pas de peine à prouver qu'on ne devait attribuer cette disgrace qu'à la lâcheté de Sabinianus; mais ses raisons n'étaient pas même écoutées. Les commissaires, de crainte d'offenser le grand-chambellan, dont Sabinianus était la créature, n'évitaient rien tant que de découvrir la vérité; et à dessein de s'en écarter comme d'un écueil dangereux, ils se jetaient dans des discussions frivoles et étrangères. Ursicin, naturellement vif et impatient, fatigué de cet indigne manége, ne put se contenir: Quoique l'empereur me méprise, dit-il, au point de ne daigner m'entendre, l'affaire est assez importante pour n'être pas abandonnée à la discrétion de ses eunuques: c'est à lui seul qu'il appartient d'en connaître et de punir les coupables. En attendant qu'il s'y détermine, faites-lui savoir que, tandis qu'il déplore la perte d'Amid, il se forme sur la Mésopotamie un nouvel orage, qu'il ne pourra lui-même conjurer à la tête de toutes ses troupes. Ces paroles hardies, envenimées encore par la malignité des délateurs, excitèrent la colère de Constance: il fit cesser l'information; et sans vouloir s'instruire de ce qu'on affectait de lui cacher, il chassa Ursicin de la cour, et le relégua dans ses terres. Agilon, qui n'était alors que commandant d'une des compagnies de la garde, fut revêtu de la charge importante de général de l'infanterie; et Ursicin passa le reste de ses jours dans une obscurité plus fâcheuse pour l'état que pour lui-même.
III. Constance rappelle de la Gaule une partie des troupes.
Amm. l. 20, c. 4.