Vadomaire, naturellement fourbe et artificieux, feignait de ne prendre aucune part à cette guerre. Il tâchait d'amuser Julien par des protestations d'un attachement inviolable: il lui prodiguait dans ses lettres les noms les plus flatteurs; il lui donnait même le titre de Dieu. Il entretenait des liaisons avec les officiers romains, qui gardaient la frontière, et passait souvent le Rhin pour venir se divertir avec eux. Julien, qui n'était pas dupe de ses artifices, résolut de le faire enlever. Il dépêcha le secrétaire Philagrius, qui fut depuis comte d'Orient, et dont il connaissait l'habileté: il le chargea d'un ordre cacheté qui ne devait être ouvert que quand Vadomaire se trouverait en-deçà du Rhin. L'occasion se présenta bientôt. Le prince allemand, affectant toujours beaucoup de sincérité et de franchise, vint à son ordinaire souper chez le commandant, qui invita aussi Philagrius. A la fin du repas Philagrius, ayant arrêté Vadomaire, fit voir sa commission, le mit sous la garde du commandant, et comme il n'avait point d'ordre pour retenir les gens de ce prince, il leur laissa la liberté de s'en retourner. Le roi fut conduit au camp de Julien. Il se crut perdu quand il apprit que ses lettres adressées à Constance avaient été interceptées; mais Julien sans entrer avec lui dans aucun éclaircissement, le fit conduire en Espagne. Il ne voulait pas laisser cet esprit dangereux et perfide à portée de troubler la Gaule en son absence. Vadomaire rentra en faveur sous le règne de Valentinien et de Valens, et fut fait duc de la Phénicie. Julien marcha aussitôt pour abattre par un dernier coup la témérité des Barbares; et de peur que le bruit de sa marche ne leur fît prendre l'épouvante, et ne l'obligeât de les poursuivre trop loin, il passa le Rhin pendant la nuit avec un gros de troupes légères, et les chargea au dépourvu. Ils se virent enveloppés avant que d'avoir eu le temps de se mettre en défense; plusieurs furent tués: les autres abandonnant leur butin et demandant grace, se rendirent prisonniers. Les princes voisins, qui n'étaient point entrés dans la révolte, vinrent protester de leur soumission, et renouvelèrent leurs serments. Julien se retira après les avoir menacés d'une prompte vengeance, s'ils se départaient de la fidélité qu'ils avaient jurée.
XXXV. Julien fait prêter serment à ses troupes.
Amm. l. 21, c. 5.
Jul. ad Ath. p. 286. et epist. 13, p. 382.
Liban. or. 10, t. 2, p. 287 et 288.
Eunap. in Max, t. 1, p. 54, ed. Boiss.
Revenu à Bâle [Rauracos], et persuadé que la diligence est le principal ressort des entreprises hardies, et que dans un péril inévitable le plus sûr est de l'affronter sans délibérer, il résolut de se mettre en marche pour aller au-devant de Constance. Il commença par consulter ses oracles. Il avait fait venir en Gaule le grand-prêtre d'Éleusis: ce fut avec lui qu'il fit des sacrifices secrets à Bellone; son médecin Oribasius et un autre fanatique Africain, nommé Évhémère, confidents de son apostasie, furent seuls admis à ces mystères. Tous les présages lui promettaient la sûreté et la gloire s'il marchait, et le menaçaient de sa perte s'il restait dans la Gaule. Il se félicita de cet heureux concert entre les conseils de ses dieux et ceux de son ambition. Car ce prince n'était pas tellement esclave de la superstition, qu'il ne sût bien s'en affranchir quand elle ne s'accordait pas avec ses intérêts. Il avait, ainsi que Jules César, l'esprit assez présent pour donner un tour avantageux aux plus sinistres présages. Un jour qu'il s'exerçait à Paris dans le Champ-de-Mars, son bouclier s'étant rompu en éclats, l'anse lui resta seule dans la main: c'était là un des plus fâcheux pronostics, et tous les spectateurs en paraissaient alarmés: Ne craignez rien, leur cria Julien, ce que je tenais ne m'a pas échappé. Se croyant assuré de la protection du ciel, il voulut éprouver l'attachement de ses soldats. Les ayant donc fait assembler, il monta sur le tribunal, et portant sur son front une noble confiance, après leur avoir rappelé de nouveau ses travaux et leurs exploits, il leur déclara qu'il allait les conduire aux extrémités de la Dacie; qu'ils ne rencontreraient aucun obstacle dans leur passage par l'Illyrie; que les premiers avantages leur en prépareraient de nouveaux, et régleraient leurs démarches: «Je me charge, ajouta-t-il, de veiller selon ma coutume à votre sûreté et de vous ménager les succès; et si j'étais obligé de rendre compte de ma conduite à d'autres qu'à ma conscience, juge souverain et incorruptible de mes actions, je serai toujours prêt à justifier mes intentions et à prouver que je n'aurai rien entrepris que ce qui peut vous être utile à tous. Assurez-moi par serment de votre fidélité; et soit en quittant ce pays, soit dans le voyage que nous allons faire, gardez-vous de donner sujet de plainte à aucun particulier. Souvenez-vous que ce qui fait votre gloire, ce n'est pas seulement d'avoir abattu tant d'ennemis, mais plus encore d'avoir rendu à ces provinces la paix, la sûreté et l'abondance.» L'armée reçut ses paroles comme celles d'un oracle: l'ardeur étincelle dans les yeux: tous de concert, frappant leurs boucliers, s'écrient qu'ils sont prêts à marcher sous les auspices d'un si grand capitaine; ils le nomment le favori des Dieux, le vainqueur des rois et des nations. Pour donner à leur serment la forme la plus solennelle, ils lèvent leurs épées sur leurs têtes, et prononçant les plus terribles imprécations ils jurent en termes formels qu'ils s'exposeront pour lui à tous les hasards, et à la mort même. Les officiers prêtent tous en particulier le même serment. Ces Hérules, ces Bataves, ces Gaulois, qui l'année précédente avaient refusé de passer les Alpes pour le service de Constance, sont prêts à suivre Julien jusqu'au bout du monde. Le seul Nébridius, préfet du prétoire, fut assez hardi pour représenter, qu'étant comblé des bienfaits de Constance, il ne pouvait engager sa foi contre le service de ce prince; et comme les soldats, irrités de sa résistance, menaçaient de l'égorger, il alla se jeter aux pieds de Julien qui le couvrit de sa robe. Les soldats respectèrent cet asyle. Nébridius étant retourné au palais avec Julien, se prosterna devant lui, demandant humblement, comme un gage de sûreté, la permission de lui baiser la main: Eh! quel honneur réserverions-nous donc à nos amis? repartit Julien; retire-toi où tu jugeras à propos, on ne te fera aucun mal. Nébridius se retira en Toscane sur ses terres.
XXXVI. Disposition de Julien.
Amm. l. 21, c. 8.
Zos. l. 3, c. 10.