Selon Zonare la victoire coûta plus aux vainqueurs, que la défaite aux vaincus. Constance perdit trente mille hommes; il en périt vingt-quatre mille de l'armée de Magnence. Tous les auteurs conviennent que cette déplorable journée fit une plaie mortelle à l'empire, et que les plaines de Mursa furent le tombeau de cette ancienne milice, capable de triompher de tous les barbares. L'histoire donne aux Gaulois de Magnence le principal honneur d'une si opiniâtre résistance: presque tous périrent les armes à la main. Les premiers officiers des deux armées perdirent la vie, après s'être signalés par des prodiges de valeur. On nomme du côté de Constance, Arcadius commandant d'un corps qu'on appelait les Abulques, et Ménélaüs chef des cavaliers de l'Arménie, qui tirait trois flèches à la fois, dont il perçait en même temps trois ennemis. Il en tua un grand nombre, et on lui attribue la principale part à la victoire. Comme il avait atteint d'un coup mortel le général de l'armée de Magnence, nommé Romulus, celui-ci tout blessé qu'il était employa ce qui lui restait de vie à l'arracher à celui qui lui donnait la mort. La plus grande perte que fit Magnence, fut celle de Marcellinus: on l'appelait le précepteur du tyran; Magnence lui devait l'empire et tous ses succès. Ce traître n'espérait point de grâce; il était l'auteur de la mort de Constant, et tous les crimes de Magnence étaient les siens. Aussi brave, aussi intrépide que cruel et scélérat, il ne cessa, tant que dura la bataille, de se trouver au plus fort de la mêlée, et de porter partout aux siens le courage, aux ennemis la terreur et la mort. Dans la déroute il disparut, et l'on ne put retrouver son corps, soit qu'il eût péri en voulant traverser le fleuve, soit qu'il s'y fût précipité par désespoir.
XXXVIII. Ruse de Valens.
Sulp. Sev. l. 2, c. 54.
L'évêque Valens sut à l'occasion de cette bataille profiter de la simplicité de Constance. Renfermé avec l'empereur dans l'église dont j'ai parlé, il avait pris des mesures pour être le premier instruit de l'événement. Son dessein était de se donner le mérite d'annoncer au prince le gain de la bataille, ou d'avoir le temps de se mettre en sûreté, si elle était perdue. Tandis que l'empereur et le petit nombre de courtisans qui l'accompagnaient, transis de crainte et d'inquiétude, attendaient l'issue du combat, il vient tout à coup leur dire que l'ennemi prend la fuite. Constance demande à voir l'auteur de cette heureuse nouvelle; l'hypocrite lui répond qu'elle lui a été apportée par un ange. Le prince crédule conçut dès lors une haute opinion de la sainteté d'un prélat qui était en commerce avec le ciel; et il répétait souvent dans la suite qu'il était redevable de la victoire aux mérites de Valens, bien plus qu'au courage de ses troupes.
XXXIX. Suites de la bataille.
Jul. or. 1, p. 38 et or. 2, p. 58 et 97.
Zon. l. 13, t. 2, p. 17.
Le lendemain matin Constance monta sur une éminence, d'où il découvrait tout le champ de bataille. Plus de cinquante mille morts jonchaient la terre et comblaient le lit du fleuve. L'empereur moins sensible à la joie d'un succès si important, qu'affligé d'un si horrible spectacle, ne put retenir ses larmes. Il ordonna d'ensevelir sans distinction amis et ennemis, et de n'épargner aucun secours à ceux qui respiraient encore; il recommanda en particulier aux médecins le soin des soldats de Magnence. Il déclara qu'il pardonnait à tous les partisans du tyran, excepté à ceux qui avaient eu part à la mort de son frère. En conséquence un grand nombre de bannis retournèrent dans leur patrie, et rentrèrent en possession de leurs biens. Dans le même temps, la flotte de Constance, qui avait couru les côtes d'Italie, ramena beaucoup de sénateurs romains et d'autres personnes, qui étaient venues s'y réfugier comme dans un asyle.
XL. Magnence se retire en Italie.
Jul. or. 1. p. 38 et or. 2, p. 71.