Les Juifs y commirent aussi quelques désordres. Ils poignardèrent sur les bords de la Durance[15] un officier, qui après avoir gouverné l'Egypte venait en Gaule par ordre de l'empereur. C'était peut-être une étincelle de l'incendie qui s'était peu auparavant allumé dans la Palestine. Les Juifs de Diocésarée, ayant pris les armes, massacrèrent la garnison pendant la nuit; se donnèrent pour roi un nommé Patricius, firent des courses dans les contrées voisines, et égorgèrent un grand nombre de Samaritains et d'autres habitants du pays. Gallus qui était à Antioche envoya des troupes pour réduire ces furieux. Ils furent passés au fil de l'épée; on n'épargna pas même l'âge le plus tendre. On détruisit par les flammes Diocésarée, Tibériade, Diospolis et quelques villes moins considérables.
[15] Dans un endroit nommé Vicus C. Petronii, actuellement Peyrvis. C'est un village du département des Basses-Alpes, sur la droite de la Durance. On y a trouvé l'épitaphe de cet officier.—S.-M.
VΙ. Courses des Isauriens.
Amm. l. 14, c. 2.
Plusieurs autres provinces de l'Asie éprouvaient de grands ravages de la part des Isauriens, des Perses et des Sarrasins. Les Isauriens, peuple de brigands, défendus par les rochers du mont Taurus contre la puissance romaine dont ils étaient environnés, vaincus autrefois mais sans être domptés par P. Servilius qui prit le titre d'Isaurique, avaient enfin cédé à la valeur de l'empereur Probus: il les avait chassés de leurs retraites. Rappelés ensuite par la liberté, qui s'était conservé ces affreux asyles dans le centre de l'empire, ils sortaient de temps en temps de leurs forts comme des bêtes féroces, venaient à l'improviste piller les plaines voisines, et se retiraient chargés de butin, avant qu'on eût le temps de les poursuivre. Leur audace s'était accrue par l'impunité. Ils étaient encore animés par un sentiment de vengeance: quelques-uns de leurs camarades, pris dans une course, avaient été inhumainement livrés aux bêtes dans l'amphithéâtre d'Iconium. S'étant donc réunis, ils descendent comme une nuée, et se répandent vers les contrées maritimes. Là, cachés tout le jour dans des chemins creux et dans des vallons, ils s'approchaient pendant la nuit des bords de la mer, épiant les vaisseaux qui venaient mouiller au rivage. Dès qu'ils croyaient les navigateurs endormis, se glissant le long des cables, et se rendant maîtres des chaloupes, ils sautaient dans les vaisseaux, égorgeaient tous ceux qui s'y trouvaient, et emportaient les marchandises. Lorsque le bruit de ces brigandages se fut répandu, les marchands rangeaient les côtes de Cypre, pour éviter ces embuscades funestes. Les Isauriens, privés de leur proie, se jettent sur la Lycaonie, et se rendant maîtres des passages, ils pillent le pays et détroussent les voyageurs. En vain les soldats romains, cantonnés dans les villes et dans les forts d'alentour, se rassemblent pour leur donner la chasse: les Barbares accoutumés à courir dans les lieux les plus escarpés, comme dans des plaines, échappaient à la poursuite; et si les Romains s'obstinaient à gravir sur leurs rochers, on les accablait de traits et de pierres; ceux qui parvenaient au sommet, ne pouvaient s'y former, ni même assurer leurs pas; et les ennemis voltigeant autour d'eux les choisissaient à leur gré, et en faisaient un grand carnage. On prit le parti de ne les plus poursuivre sur les hauteurs, mais de les surprendre dans le plat pays. Cette conduite réussit; on leur dressait partout des embuscades, où ils laissaient toujours grand nombre des leurs. Rebutés de tant de pertes, ils quittent la Lycaonie, et par des sentiers détournés ils prennent la route de la Pamphylie, dont le terrain était plus montueux et plus favorable à leur façon de faire la guerre. Cette province fertile et peuplée, n'avait depuis long-temps éprouvé aucun ravage. Cependant comme on y craignait toujours les incursions de ces Barbares, elle était garnie de troupes romaines. Les Isauriens traversant les montagnes à la hâte, pour prévenir le bruit de leur marche, arrivent pendant la nuit au bord du Mélas, fleuve resserré dans un lit étroit, et par cette raison très-profond et très-rapide. Ils s'attendaient à le passer sans obstacle, et à piller impunément les campagnes. Au point du jour, pendant qu'ils rassemblaient des barques de pêcheurs et qu'ils préparaient des radeaux, ils sont étonnés de voir accourir en diligence les troupes qui étaient en quartier d'hiver à Sidé, ville considérable dans le voisinage. Elles se postent sur la rive opposée; et à couvert d'une haie de boucliers elles percent de traits et tuent à coup de lances ceux qui se hasardaient à passer le fleuve. Les Barbares après plusieurs tentatives inutiles, tournent du côté de Laranda. Ils attaquent les bourgs des environs; la contrée était riche; mais la rencontre d'un corps de cavalerie les oblige à quitter la plaine. Pour augmenter leurs forces, ils font venir de leur pays ce qu'ils y avaient laissé de jeunesse. Comme ils manquaient de vivres, ils essayèrent de se rendre maîtres du château de Palée, garni d'une forte muraille, près de la mer. C'était le magasin des troupes de ces contrées. Ils l'attaquent pendant trois jours et trois nuits sans succès. Enfin, animés par la faim et par le désespoir, ils forment une entreprise qui semblait au-dessus de leurs forces; c'était de s'emparer de Séleucie capitale de l'Isaurie. Le comte Castricius y commandait trois légions; on donnait alors ce nom à des corps de mille ou douze cents hommes. A l'approche des Barbares les troupes sortent de la ville, passent le pont du Calycadnus qui en baignait les murs, et se rangent en bataille. Elles avaient ordre de tenir ferme, mais de ne point attaquer: le comte ne voulait rien risquer contre des désespérés, supérieurs en nombre. A la vue de ces troupes les brigands font halte; ils s'avancent ensuite à petits pas, d'un air menaçant. Les Romains, frappant leurs boucliers avec leurs épées, allaient engager le combat, lorsque leurs chefs fidèles, aux ordres du comte, firent sonner la retraite. On rentre dans la ville, on ferme les portes, on garnit de soldats les murs et les remparts; on y amasse quantité de pierres et de traits, pour en accabler ceux qui oseraient approcher. Les Isauriens sans se hasarder tiennent la ville bloquée, et enlevant les convois qui venaient par le fleuve, ils s'entretiennent dans l'abondance, tandis que les assiégés après avoir consommé presque tous leurs vivres, commençaient à craindre les horreurs de la famine. Gallus, averti du péril où se trouvait la ville, envoya ordre à Nébridius, comte d'Orient, de la secourir. Ce comte, ayant rassemblé tout ce qu'il put de troupes, y marcha en diligence; les Isauriens n'osèrent l'attendre, et s'étant débandés, ils regagnèrent leurs montagnes.
VII. Entreprise des Perses sur l'Osrhoène.
Amm. l. 14, c. 3.
Sapor était engagé dans une guerre difficile contre des nations barbares, qui ne cherchant que le pillage, l'attaquaient lui-même, quand elles ne le servaient pas contre les Romains. Nohodarès, un de ses généraux, chargé d'inquiéter la Mésopotamie, cherchait l'occasion d'y faire quelque entreprise. Mais comme cette province, exposée aux insultes des Perses, était en état de défense, il tourna sur la gauche et vint camper sur la frontière de l'Osrhoène. Il méditait un dessein dont le succès lui aurait ouvert tout le pays. Batné[16] était une ville de l'Osrhoène[17] bâtie par les Macédoniens à peu de distance de l'Euphrate. Il s'y tenait tous les ans vers le commencement de septembre une foire célèbre, où l'on venait de toutes parts, même des Indes et du pays des Perses[18], vendre et acheter des marchandises. Le général, ayant mesuré sa marche pour surprendre la ville dans ce temps-là, s'avançait par des plaines désertes le long du fleuve Aboras[19], lorsque quelques soldats échappés de son armée, pour éviter une punition qu'ils méritaient, vinrent donner l'alarme aux postes des Romains qui étaient le plus à portée de secourir la ville, et firent échouer l'entreprise.
[16] Ce nom est commun à plusieurs localités de la Syrie septentrionale et de la Mésopotamie. Il signifie en arabe et en syriaque une vallée arrosée et propre à la culture. Il désigne ici la ville appelée par les modernes Seroudj, à une petite distance a l'ouest d'Édesse, entre cette ville et l'Euphrate.—S.-M.
[17] Ou plutôt dans l'Anthémusiade; c'est au moins ce que dit Ammien Marcellin; et l'Anthémusiade tirait son nom d'une ville qui avait reçu des Macédoniens le nom d'Anthemusias. Elle était limitrophe de l'Osrhoène, dans laquelle elle fut ensuite comprise. Elle était entre cette province et l'Euphrate. Du temps de Trajan elle était gouvernée par un prince particulier. Voyez Dion-Cassius, l. 68, § 21, t. II, p. 1137, ed. Reimar.—S.-M.